15/08/2018

La crise turque, comme un air de déjà-vu

L’égotisme des autocrates les conduit en général à se sentir plus forts que tout. C’est ainsi que le président Recep Tayyip Erdoğan rejoint dans l’illusion du pouvoir sur les événements son contemporain chaviste Maduro, avec lequel il entretient au demeurant les meilleures relations. La descente aux enfers de la livre turque (-70% par rapport au dollar depuis le début de l’année) ressemble d’ailleurs de plus en plus à celle du bolivar vénézuélien, qui ne vaut plus grand chose sur le marché des changes (à peine 0,1 dollar). Car, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les politiques absconses suivies tant au Venezuela qu’en Turquie devaient fatalement aboutir à l’explosion des déficits et à l’inflation dans les deux pays  – hors de contrôle chez le premier, en passe de le devenir aussi chez le second, à moins d’un revirement déchirant des options prises lorsqu’on pouvait encore croire aux miracles, mais qu’on pourrait abandonner maintenant qu’il ne reste plus que celle de frapper à la porte du FMI.


La Turquie, c’est autre chose que le Venezuela. Le pays est grand, peuplé comme l’Allemagne, plus avancé que d’autres économies émergentes, largement intégré au marché et aux réseaux de la finance mondiale. C’est précisément pour ces raisons, et notamment la dernière, que la crise de la livre ébranle les bourses d’Europe, d’Asie et même de Wall Street. Qu’une grande banque turque (quelque Akbank, Isbank, Garanti Bank ou Yapi Kredi Bank) éprouve de la peine à tenir ses engagements, et c’est l’ensemble du système financier international qui s’en trouverait fragilisé.

Comment en est-on arrivé là ? Hormis l’escalade des tensions politiques et la menace des sanctions américaines, il y a la réalité des faits. Dans leurs derniers examens du pays, le FMI et l’OCDE pointaient la même dérive, en des termes évidemment plus sobres que ceux des grands titres de la presse internationale. L’économie turque, notaient les experts, se trouve engagée depuis plusieurs années sur une pente de forte croissance, portée qu’elle a été par une politique de soutien à tout prix de la demande intérieure. Résultat, le déficit extérieur est devenu béant, la confiance des investisseurs s’est émoussée, et progressivement les investissements directs de l’étranger ont fait place à un endettement à court terme, sous forme principalement d’emprunts bancaires et d’émissions obligataires libellées en devises étrangères, tant le niveau des taux d’intérêt sur les monnaies d’emprunt (dollar, euro, etc.) était bas. Il a suffi dès lors que la livre se mette à chuter pour que l’endettement mesuré en monnaie locale s’envole, au point d’approcher aux dernières nouvelles les 220% du PIB. Farouchement opposé à tout resserrement monétaire au nom d’une bizarre conception du fonctionnement de l’économie, le président Erdoğan a longtemps proscrit le moindre relèvement des taux directeurs, empêchant ainsi la seule action correctrice qui eût permis d’éviter le chaos.

Sous la pression des marchés, il a fallu nonobstant se rendre à l’évidence. Et la banque centrale de Turquie de promettre, hier, de «prendre toutes les mesures nécessaires» pour sauver les meubles y compris celle – aura-t-on compris, même si elle n’a pas été mentionnée – de relever malgré tout ses taux d’intérêt. Du coup la livre a interrompu sa chute. Mais pour combien de temps ? Dans les bureaux de BBVA, Unicredit et BNP, quelques-unes des grandes banques européennes créancières de la Turquie, on doit croiser les doigts.

07:23 Publié dans Air du temps, Banques, Croissance, Etats-Unis, gouvernance, Monnaie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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