27/07/2018

Cartel salarial contre dumping salarial

Encore davantage que les écarts de prix, les écarts de salaire sont la source d’incompréhensions qui empêchent toute tentative de réconciliation et finissent, sous couvert de protections tenues pour justifiées, par détruire cette forme particulière de paix des braves.

En matière de prix, les fronts protectionnistes peinent à céder mais se lézardent néanmoins, tant les avantages du libre-échange sont évidents. De même qu’on a pu le constater pour les productions agricoles, peu à peu libéralisées, on en viendra à la longue à céder sur les prix des médicaments, que l’ordre cartellaire existant empêche encore, malgré de substantielles économies à la clé, qu’ils soient remboursés aux assurés lorsque ces médicaments sont achetés à l’étranger.


 

 

En matière salariale, tout est plus compliqué. La juxtaposition de marchés nationaux du travail aux historiques très éloignés confronte les salariés des pays à hauts salaires à la concurrence de travailleurs étrangers souvent deux à trois fois (quand ce n’est dix fois) moins rémunérés dans leurs pays d’origine par la vertu du principe – européen, à défaut pour l’instant d’être universel – de libre circulation du travail. D’où cette interminable confrontation entre une Union européenne à cheval sur ses quatre principes fondateurs du marché unique et une Suisse arc-boutée sur ses mesures dites d’accompagnement qui contreviennent totalement à cette même liberté de circulation.

Il y a bien l’artifice conventionnel qui cherche à exclure toute sous-enchère salariale et défendre par là les conditions de rémunération locales. Mais les tendances lourdes sont ce qu’elles sont. Si on laisse le travail circuler, il se produira bien, un jour, un rapprochement des conditions salariales, de la même manière que la libre circulation des biens entraîne peu à peu un rapprochement des niveaux de prix. Et c’est bien ainsi, car l’ouverture des marchés profitant à tous, quoi qu’en disent et pensent ses contempteurs, elle finira par s’imposer.

Entre-temps, il est vrai, les résistances sont fortes. À la menace omniprésente de «dumping salarial» aux yeux des syndicats fait front ce que les commentateurs alémaniques appellent le «cartel des salaires» (Lohnkartell), à savoir les arrangements salariaux convenus entre associations patronales et organisations syndicales sous la dénomination beaucoup plus respectable de «conventions collectives». Ce ne sont pourtant rien d’autre que des cartels, et des cartels de la facture la plus dure! Mais voilà, le droit de la concurrence s’applique à tout sauf au prix du travail. On ne touche donc pas à ce pan pourtant combien vaste du marché. En revanche, on dénonce sans retenue les cas de «dumping salarial», sans s’arrêter un instant sur ce que signifie en réalité le mot «dumping». En voici donc la définition: le dumping est le fait d’exporter un bien ou un service à un prix inférieur à celui pratiqué dans le pays d’origine.

À l’évidence, l’offre de services de travail à des conditions égales, voire inférieures aux conditions locales, mais supérieures aux conditions du pays d’origine, ne relève pas du dumping, mais plutôt de son exact contraire! Et les entraves à la libre circulation imposées par le «cartel des salaires» seraient lourdement pénalisées par les autorités de la concurrence si elles relevaient du marché des biens.

On ne peut bien sûr que blâmer et sévèrement punir les cas de ce qu’on pourrait appeler des «importations parallèles» de travailleurs étrangers engagés à des conditions inférieures aux conditions locales. Mais n’est-ce pas, au fond, l’équivalent de ce que, sur le marché des biens, on a fini par considérer comme des contournements légitimes – car conformes à l’intérêt général – de l’ordre cartellaire existant?

On dénonce sans retenue les cas de «dumping salarial», sans s’arrêter un instant sur ce que signifie en réalité le mot «dumping

09:15 Publié dans Démocratie, Genève, gouvernance, Humeur, Syndicats | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

"On dénonce sans retenue les cas de «dumping salarial», sans s’arrêter un instant sur ce que signifie en réalité le mot «dumping"

Pourquoi essayez-vous d'imposer votre "réalité"?
Le premier sens du verbe "to dump" en anglais est "se débarrasser de", "jeter". En matière de biens, on ne "jette" en cassant les prix que pour couler la concurrence et pouvoir acquérir par la suite une situation de monopole qui permettra de multiplier les profits. Vous n'avez pas le monopole de la signification des mots. Si "dumping" tout court concerne des biens vendus à prix coûtant ou à un prix inférieur au prix de revient (on est économiquement dans de l'"offre" de biens), les mots "dumping salarial" acquièrent une autre signification: c'est de la "demande" de travail à un prix inférieur au prix du marché local qui va permettre de "se débarrasser" des offres de salaire jugées trop coûteuses par les demandeurs, mais bien trop basses pour que les offrants puissent faire mieux que survivre dans les conditions économiques locales.

Vous faites fi de la polysémie qu'un mot peur revêtir. C'est un peu comme si vous disiez que le verbe "louer" ne signifie qu'une seule et même chose alors que selon le contexte le mot acquiert des significations différentes:
- Nous louons notre appartement à des amis pour les vacances.
- Nous louons l'appartement de nos amis pour les vacances.
(Tiens, tiens, une fois "offre", une fois "demande"...)
- Nous louons la sagesse de Daniel(!).
"Le lexique de toute langue est lié à l’activité humaine et se renouvelle constamment."
http://ebooks.grsu.by/lexic_franc/evolution-du-sens-des-mots.htm

"Et c’est bien ainsi, car l’ouverture des marchés profitant à tous, quoi qu’en disent et pensent ses contempteurs, elle finira par s’imposer."
C'est le mantra de tous les libéraux économiques. Et qui reste indémontré à ce jour. L'importation de biens à bas coût (et bien souvent de mauvaise qualité) a permis de limiter l'augmentation des salaires en augmentant le chômage, alors que les rémunérations du capital et des hauts revenus ont explosé.

"à la concurrence de travailleurs étrangers souvent deux à trois fois (quand ce n’est dix fois) moins rémunérés dans leurs pays d’origine"
Comparons un salaire éthiopien avec un salaire suisse: ce n'est pas dix fois, mais cent fois. Et je ne parle même pas du Libéria ou de Madagascar.
http://www.journaldunet.com/business/salaire/classement/pays/revenus?page=4

Et il ne s'agit que des salaires moyens.
L'Erythée (38$ - 2012) n'est même pas sur la liste 2016. Dont certains ressortissants franchissent la Méditerranée.

Écrit par : Daniel | 27/07/2018

"On dénonce sans retenue les cas de «dumping salarial», sans s’arrêter un instant sur ce que signifie en réalité le mot «dumping"


Hmmmmmm ... voyons ...

... le déversement sur le marché du travail de main d'oeuvre étrangère bon marché, qui n'a pas les factures à payer dont l'argent sert à payer, entre autres, les profits de la spéculation immobilière gonflée justement par l'arrivée de cette main d'oeuvre ?

Écrit par : Chuck Jones | 27/07/2018

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