30/05/2018

Monnaie electronique. Si même The Economist le dit…

L’initiative Monnaie pleine, dont on parle beaucoup ces jours-ci puisque les citoyens trancheront le 10 juin prochain, ne suscite pas seulement l’opprobre des bien-pensants et l’adhésion aveugle de ses inconditionnels partisans. Elle renvoie aussi indirectement à des considérations plus sérieuses, telle celle que deux économistes bâlois viennent de publier dans le bulletin trimestriel de la Federal Reserve Bank of St. Louis, l’une des 12 banques régionales de la Fed américaine, dont la division de recherche est réputée dans le monde entier pour la qualité de ses travaux*.


Sous le titre “The Case for Central Bank Electronic Money” (ce qui pourrait se traduire par “Les arguments en faveur de l’émission de monnaie électronique par les banques centrales”), Aleksander Berentsen, professeur de sciences économiques et Fabian Schär, directeur du Center for Innovative Finance de l’Université de Bâle, énumèrent les différents avantages que représenterait un accès généralisé du public à des comptes auprès de la Banque nationale, au lieu que ceux-ci demeurent réservés à une poignée d’élus, les quelque 200 banques et institutions seules habilitées aujourd’hui à y entretenir des «comptes de virement».

L’originalité de la démarche n’a pas échappé à la rédaction de The Economist, l’hebdomadaire londonien réputé pour son sérieux, qui lui consacre l’entier de sa dernière colonne «Free exchange».

On ne va pas refaire ici pour la énième fois l’exposé détaillé de la problématique. Disons simplement que le sujet est «chaud» et pas complètement éthéré (toutes les banques centrales y réfléchissent sérieusement), que le remplacement plus ou moins complet du «cash» (de toute façon en voie de disparition) par de la monnaie électronique de banque centrale présenterait de sérieux avantages, et que l’introduction de celle-ci serait un jeu d’enfant ou presque, puisque d’une part elle existe déjà (les fameux «comptes de virement») et que d’autre part elle ne nécessiterait aucune révolution, s’agissant d’une simple généralisation de ce qui est et fonctionne sans accroc.

Les banques centrales seraient les premières à y gagner, car elles auraient là le moyen de mener leur politique monétaire de manière beaucoup plus sûre – car directe – à travers le maniement des taux d’intérêt, au lieu que le comportement plus ou moins prévisible des banques influe sur le mécanisme de transmission dudit instrument. Les déposants y gagneraient aussi, non seulement en termes de sécurité, mais aussi de rentabilité, dans la mesure où les banques ne pourraient attirer les déposants qu’en leur offrant une rémunération suffisante pour compenser le risque qu’ils encourent en continuant de confier leur argent à des établissements susceptibles de tomber cas échéant dans l’insolvabilité.

Resterait bien entendu la question de la stabilité de l’ensemble du système financier, que risqueraient de menacer les épisodes, toujours possibles, de paniques bancaires, puisque sous un régime de monnaie électronique les déposants pourraient en un clin d’œil basculer de leurs comptes bancaires sur leurs comptes auprès de la banque centrale. Il y a là, concèdent les deux auteurs, matière à réflexion et prudence, et la BNS serait sans doute amenée, le jour où par hypothèse l’expérience serait tentée, à limiter le cercle des ayant-droits aux seuls résidents, et à fixer un plafond au montant maximum des avoirs détenus sous cette forme.

A méditer…

 

* https://doi.org/10.20955/r.2018.97-106

06:52 Publié dans Air du temps, Banques, Banques centrales, gouvernance, Monnaie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

Mr.Stepczynski parle d'or mais mr Jordan a déjà répondu à son interrogation, tant en responsable de la BNS qu'en défenseur des intérêts bancaires en place, cette seconde fonction outrepassant largement la première d'ailleurs.

Ce que propose Mr. Stepczynski, c'est simplement la création d'une monnaie pleine/BNS électronique qui ne serait que le prolongement de l'émission de billets dont la banque centrale a le monopole. Il a raison et , en dépit de toutes les manoeuvres de retardement des banques et de leur mentor syndical, la BNS, elle aura nécessairement lieu car c'est le "vent de l'histoire" soufflé par les nouvelles technologies.

Pour les banques, ce serait un drame car une telle création marquerait un renversement historique considérable. Jusqu'à présent, elles ont bénéficié à plein de la désaffection vis-à-vis du billet de banque, instrument peu commode et complètement dépassé. Il ne représente aujourd'hui que 10% de la monnaie en circulation, ce qui veut dire que pour 100 de monnaie créée par les banques, les "fuites" hors du système bancaire (la monnaie que les banques ne peuvent pas créer), qui doivent être refinancées, sont réduites à ce niveau. Avec la création de "billets électroniques", les dépôts à vue perdrait leur avantage et la situation se renverserait complètement. Le rapport Monnaie de base(BNS)/masse monétaire ne pourrait qu'augmenter dans des proportions significatives, avoisinant les 100% en tant d'incertitude et de crise, réduisant d'autant la place de la monnaie bancaire.

En fait, dans ce cas, les banques ne pourraient plus créer de monnaie et devraient se financer en empruntant les fonds BNS en circulation. Le fonctionnement du système deviendrait identique à celui que préconise les partisans de MP. La boucle serait bouclée.

Loin d'être "rétrograde", la réforme MP, qui découle d'une "vieille idée" (Ricardo) sur le plan des principes, se trouve aujourd'hui à l'avant-garde car son application accélérerait une révolution bancaire qui de toutes façons est inéluctable. Mr Stepczynski en a l'intuition dans son article.

Écrit par : Christian Gomez | 31/05/2018

Du fait que la monnaie électronique de la banque nationale, dont Marian Stepcynski fait l'éloge, est de la monnaie pleine, il apparaît que nos banquiers suisses, en s'opposant farouchement à l'initiative Monnaie pleine, sont en train non seulement de se tirer une balle dans le pied, mais surtout de manquer une splendide occasion de prendre de l'avance sur leurs concurrents étrangers. Absence de veille stratégique et manque de vision d'une corporation aux abois après la perte du secret bancaire et des amendes de plus de 20 milliards de francs. Désolant...

Écrit par : Leimgruber | 31/05/2018

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