11/04/2018

Et si l’on en revenait aux loteries royales ?

Le jeu est mal vu et malsain. Il flatte les bas instincts : cupidité, appât du gain, recherche de l’argent facile. Mais il est partout et envahit même les strates plus nobles de la haute finance, puisqu’on en retrouve le principe jusque dans l’architecture de toutes sortes de produits dérivés – forwards, futures, swaps de taux, de change, etc. – qui ne sont rien d’autre, fondamentalement, que des paris, et qui suscitent, mutatis mutandis, le même genre d’engouement que les loteries sous toutes leurs formes.

Plus basiquement, le jeu de hasard précipite des foules de parieurs vers les comptoirs des bars-tabac, kiosques à journaux et autres points de vente exhibant toute une panoplie de billets à gratter.


Ce marché du hasard est considérable. Le chiffre d’affaires annuel de l’Euro Million, la plus grande loterie multi-États, approche les 10 milliards d’euros, francs et livres sterling récoltés dans les neuf pays participants. Son équivalent américain, le Powerball, avait frappé les esprits en janvier 2016 en affichant un«jackpot» historique de 1,5 milliard de dollars, le plus élevé de tous les temps. Le phénomène dépasse donc l’anecdote, et mérite davantage qu’un regard amusé. Il pourrait même en aller, pourquoi pas, de l’avenir d’un pan entier des finances publiques, et réveiller le souvenir des loteries royales qui avaient fleuri au 18e siècle.

La plupart des loteries actuelles, pressions politiques et morales obligent, ont peu à peu été confinées au rôle de pourvoyeuses de fonds au profit des bonnes causes sportives, culturelles ou sociales. Chez nous par exemple, les gains sur les jeux rapportent chaque année plus de 400 millions de francs à la seule AVS. Mais ailleurs, c’est souvent le budget ordinaire des collectivités publiques qui en est devenu le réceptacle naturel.

Chez notre grand voisin, la Française des jeux (FDJ) a rapporté en 2016 quelque 3,3 milliards d’euros à l’État. Et dans onze des 44 États américains disposant de loteries, ces dernières leur rapportent bon an mal an davantage que l’impôt sur le revenu des personnes morales. A Rhode Island, la proportion est même montée en 2009 à 3 dollars ainsi engrangé pour chaque dollar d’impôt sur les sociétés.

Aussi en vient-on à se demander si l’État, lorsqu’il est confronté à un pressant problème de couverture de ses déficits ou placé devant l’obligation d’alléger sa dette, ne serait pas bien inspiré de recourir à cette source peu conflictuelle de financement, plutôt que d’alourdir encore une charge fiscale ressentie comme trop élevée, ou de couper dans des prestations jugées incompressibles par une majorité de l’opinion. Les ordres de grandeur rendraient en tout cas la chose possible : le Delaware, qui compte un peu plus de 960'000 habitants, retirait en 2013 quelque 235 millions de dollars de ses casinos et loteries, dont il prélève 43% des recettes. C’était, cette année-là, sa quatrième source de revenus, et l’équivalent de plus de 20% du produit de l’impôt sur le revenu des personnes physiques.

N’y a-t-il pas là, blague à part, de quoi donner à réfléchir à nos grands argentiers ?

 

06:49 Publié dans Air du temps, Démocratie, Dette, Finances publiques | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

Commentaires

Vous devenez cynique ou vous montrez vos limites.
Aller chercher le fric où les plus désespérés viennent le dépenser en refusant de voir qu'ils ne feront que s'enfoncer plus est symptomatique d'un système financier à la dérive qui ne permet plus aux Etats de survivre en assurant leur simple mission régalienne.

Écrit par : Pierre Jenni | 11/04/2018

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