21/03/2018

La nouvelle guerre des monnaies

Ou plutôt la guerre des nouvelles monnaies ? C’est un peu les deux. Ce n’est en tout cas pas la guerre des changes, que les Etats se livraient régulièrement par le truchement de dévaluations compétitives à l’époque de l’étalon-or, puis de l’étalon de change-or après la guerre, et qui selon les circonstances a servi (et sert encore) d’alternative aux guerres commerciales directes, menées à coups de tarifs douaniers, restrictions quantitatives et autres barrières non tarifaires.


Non. La «guerre» dont il est question ici est celle que devront bientôt livrer les monnaies classiques, faites de billets et de pièces, aux monnaies électroniques, qu’elles soient d’essence privée à l’image des crypto-monnaies désormais familières (Bitcoins et autres), ou qu’elles soient émises par des banques centrales, comme certaines de celles-ci l’envisagent sérieusement (la Sveriges Riksbank notamment).

La question peut paraître anecdotique, ou pour le moins prématurée, tant les aléas entourant la destinée des crypto-monnaies sont nombreux, à considérer simplement les variations abruptes de leurs cours sur les plateformes d’échange. Elle est en réalité à prendre au sérieux, car tout porte à penser que les monnaies classiques vont continuer de céder du terrain devant les autres moyens de paiement, qu’il s’agisse des diverses formes de paiements sans espèces existantes (cartes de crédit, de débit, paiements sans contact, etc.) ou de ce qui deviendra peut-être un beau jour de la «monnaie numérique de banque centrale», c’est-à-dire le pendant grand public de la monnaie mise aujourd’hui à disposition des banques par la banque centrale sous forme scripturale (les «comptes de virement» dans le jargon helvétique).

De très sérieuses études, pour l’instant préliminaires, sont consacrées au sujet. Le «Comité sur les paiements et les infrastructures de marché» de la Banque des règlements internationaux se penche ainsi régulièrement sur les perspectives et les risques liés aux diverses formes de monnaie dite tantôt «mobile», tantôt «virtuelle» ou encore «digitale».

Ses conclusions provisoires sont que ces monnaies numériques, bien qu’offrant plusieurs caractéristiques intéressantes qui les rapprochent ou même les substituent potentiellement à la monnaie fiduciaire légale au sens classique du terme, présentent également plusieurs inconvénients y compris lorsqu’on les imagine émises par les banques centrales : elles présupposeraient des capacités techniques et de gestion considérables, exposeraient les systèmes financiers à de fortes perturbations en cas de crise de confiance (les «bank runs» se produiraient à la vitesse de l’éclair), et l’anonymat que permettrait la détention par le public de comptes numériques auprès de la banque centrale rendrait possibles toutes sortes de transactions illicites ou criminelles (au même titre, soit dit en passant, que les bons vieux billets de banque, en particulier leurs grosses coupures…).

Enfin et surtout, on ne voit pas très bien en quoi elles surpasseraient l’argent liquide sous sa forme actuelle, qui demeure très largement utilisé, singulièrement au Japon et en Suisse, pays pourtant bien avancés technologiquement parlant.

Ironie de la chose, le bousculement de l’ordre établi auquel nous invite l’initiative «Monnaie pleine» actuellement en discussion ressemblerait comme deux gouttes d’eau à celui que l’introduction de monnaie numérique de banque centrale entraînerait, si elle était décidée un jour…

07:10 Publié dans Banques centrales, Monnaie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

Commentaires

Beaucoup de conditionnel pour un mouvement qui est déjà engagé et auquel personne n'échappe.

Écrit par : Pierre Jenni | 21/03/2018

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