04/10/2017

L’inflation aux abonnés absents

Normalement, lorsque la croissance s’installe et que l’on se rapproche du plein-emploi, les salaires devraient monter, et dans la foulée l’inflation se manifester, puisque les entreprises ont alors tout loisir de répercuter la hausse de leurs coûts, essentiellement salariaux, sur leurs prix de vente. Or, mystère, alors que la reprise s’affirme un peu partout, les prix demeurent stables, pour la raison précisément – ce n’est certes pas la seule ­– que les salaires bougent à peine. Comment expliquer ce paradoxe, qui va à l’encontre de tout ce que la théorie économique a professé jusqu’ici ?


L’absence d’élévation du niveau général des prix est d’autant plus intrigante qu’elle n’est pas (qu’elle n’est plus) la conséquence désirable des politiques monétaires traditionnellement mises en jeu pour y parvenir, mais qu’elle est, tout à l’inverse, ce contre quoi les principales banques centrales (Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne, Bank of England, Bank of Japan) ont depuis la crise financière de 2007-2008 vainement tenté de lutter par tous les moyens à leur disposition, dans l’idée et le but quasi obsessionnel de rétablir une pincée d’inflation (de l’ordre de 2%) et de déclencher par là, via un redressement correspondant des salaires, le retour à la croissance, et donc à une meilleure, puis si possible pleine, utilisation du potentiel de production.

Comme rien de tout cela ne s’est produit, puisque encore une fois les salaires n’augmentent pas ou si peu quelles que soient les situations nationales – ils ne bougent vraiment ni dans les pays où le sous-emploi persiste (Grèce, Italie, Espagne), ni dans ceux qui ont pratiquement retrouvé, statistiquement parlant, le plein emploi (Etats-Unis, Allemagne, pays scandinaves, Suisse bien sûr) –, les grands cerveaux de la pensée économique, à commencer par ceux du Fonds Monétaire International et de l’OCDE, passent en revue toutes les causalités possibles. Leur moisson de résultats est assez déconcertante : globalisation, concurrence, révolution technologique, vieillissement démographique, faiblesse de l’investissement, glissement vers les services, précarisation de l’emploi (temps partiels, contrats à durée déterminée, travail sur appel), tout y passe, mais sans pondération aucune, pour expliquer une insuffisance de productivité qui serait, presque à elle seule, le chaînon manquant.

Le désarroi qui résulte de cette incapacité à expliquer ce qui se passe, et à prévoir ce qui va advenir, complique singulièrement la tâche des gouvernements : comment et où agir, sur quels leviers appuyer ? C’est bien joli d’élever le niveau général des compétences si seuls quelques heureux élus trouveront le chemin des start-up. Pense-t-on sérieusement que les quinquas voire les sexagénaires recyclés aux nouvelles technologies verront les entreprises leur ouvrir les bras ? Et imagine-t-on que sans croissance les régimes de prévoyance, tous financés par les salaires, vont pouvoir absorber le choc de l’arrivée à la retraite des baby boomers, sans parler des conséquences à plus long terme de l’allongement de l’espérance de vie ?

On ne se souvient pas avoir vécu pareille situation où l’inflation, crainte hier comme le diable, est attendue désormais comme le Messie. Le monde, décidément, n’est plus ce qu’il était.

07:10 Publié dans Croissance, Emploi, Futur, gouvernance, Inflation/déflation | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

Il y a "plein emploi" et "plein emploi". Actuellement, les économies de plein emploi sont souvent des économies truffées d`emplois a temps partiel ou a durée limitée qui sont souvent des situations de demi-chomage. Cette précarisation affaiblit le poids des syndicats et renforce la pression sur les salaires. Pression encore renforcée en Europe -libéralisme économique oblige- par les tres bas salaires des pays d`Europe Centrale. Enfin, last but not least, la nouvelle "Route de la Soie" va bientot inonder l`Europe avec des produits chinois au prix imbattable assemblés par les esclaves ouvriers des pays d`Europe centrale membres de l`UE et obtenant de ce fait le label "produit européen" leur permettant d`échapper aux taxes douanieres. Apres ca, lorsque l`AI débarquera en masse dans les entreprises, il n`y aura plus qu`a tirer l`échelle...

Écrit par : J.S. | 04/10/2017

Je suis sidéré par l'aveuglement de tous ces experts en économie. Indépendamment de la projection réaliste (FMI, WEF, Rifkin, etc.) de la suppression de la plupart des emplois et surtout du statut de salarié provoqué par la disruption technologique, personne ne semble réaliser l'absence totale de perspective pour les jeunes adultes qui entrent dans la vie active.
La perte de sens et la fuite en avant d'une croissance perpétuelle dans un monde contraint dont les ressources sont pillées ne donnent plus envie à personne de participer à cette mascarade de production-consommation qui n'apporte pas même un semblant de soulagement mais au contraire une frustration accrue au fil des ans.
Vivement que la machine remplace les robots que nous sommes devenus afin que nous puissions retrouver tout ce qui fait la beauté de l'humanité.

Écrit par : Pierre Jenni | 04/10/2017

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