23/08/2017

Le protectionnisme ne protège rien du tout

Où est-elle, la Suisse ouverte au grand large, à l’échange libre de biens et de services, à l’accueil généreux de travailleurs italiens, espagnols, portugais, cette Suisse à l’avant-garde de la mondialisation par sa participation active aux flux d’investissements directs ? On a parfois le sentiment, aujourd’hui, qu’elle se recroqueville sur ses succès passés et sa prospérité, refuse le monde, et va jusqu’à se plaindre des conséquences les plus banales de la libre circulation en postulant une préférence nationale qu’on croyait réservée aux économies en difficulté.

Deux exemples récents, exceptionnels mais révélateurs de ce nouvel état d’esprit. Un constructeur saint-gallois de façades métalliques vient de se plaindre d’avoir été écarté par les CFF d’un appel d’offres au profit d’une entreprise chinoise pour une différence de prix – de l’ordre de 20% – ne justifiant pas selon lui le recours peu écologique à ce fournisseur lointain. Peu auparavant, on dénonçait le fait que la Confédération ait attribué à une entreprise lituanienne la confection des vignettes de haute sécurité apposées sur les visas Schengen, alors que ce genre de travail était habituellement confié à Orell Füssli Security Printing.


 

Broutilles que tout cela ? Que non. Les réactions suscitées par ce genre de révélations montrent que l’état d’esprit général n’est plus à la tolérance et au jeu normal de la concurrence, mais bien à la suspicion et au rejet de ce qui est étranger. A Genève même, on postule sans autre forme de procès que les places de travail doivent revenir pour ainsi dire d’office aux chômeurs locaux. Et nonobstant une loi fédérale sur les marchés publics pourtant très claire à ce sujet, on s’insurge un peu partout contre les attributions favorisant des tiers quand des offrants locaux pourraient faire l’affaire, moyennant un petit surcoût commode à justifier au nom de l’écologie, de la durabilité, de la qualité, etc.

Il y aurait même, théorisait récemment un professeur d’histoire économique enseignant à Zurich et à Bâle, une distinction à faire entre «bon» et «mauvais» protectionnisme, étant (sous-) entendu que le premier – au nom duquel la Chine devrait être traînée devant l’OMC – mérite d’être défendu tandis que le second – dont relèvent des cas qui ne se produisent évidemment pas en Suisse – peut sans autre être condamné, puisqu’il faut bien au bout du compte postuler les bienfaits du libre-échange.

En réalité, il n’y a pas de bon protectionnisme, car le protectionnisme, contrairement à ce qu’on imagine, ne protège pas, et ne protège même rien du tout, sauf à très court terme comme un banal antalgique. Tout moyen visant à soustraire une entreprise, une branche, un secteur entier à la concurrence n’aboutit qu’à maintenir en place des structures déficientes et pénaliser l’ensemble de l’économie, sous forme de prix plus élevés, d’une productivité en recul, et finalement d’une moindre croissance.

Il se peut d’ailleurs qu’on observe déjà ici ou là les effets délétères d’un certain protectionnisme rampant. Dans une interview à la presse dominicale, le chef économiste du Seco Eric Scheidegger s’inquiétait de la mollesse de l’esprit de réforme qui s’est emparée du pays et y voyait le risque d’une lente érosion de la prospérité. Le «bon» protectionnisme y est sûrement aussi pour quelque chose.

06:29 Publié dans Concurrence, Emploi, Europe, gouvernance, Industrie, salaires, revenus | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

C'est le terme qui est biaisé. Si l'économie de marché fonctionnait encore selon les principes de la main invisible, il n'y aurait pas à intervenir.
Seulement voilà, la concurrence et la compétition que vous appelez de vos voeux est faussée par des acteurs qui contournent les règles élémentaires avec la bénédiction des autorités. Uber n'est qu'un exemple d'hyper-capitalisme qui se fout des règles et de la loyauté dans les affaires. Sa fortune lui permet d'assumer les innombrables procédures en cours dans le monde en attendant que son passage en force soit validé par les consommateurs et les régulateurs impuissants.

Écrit par : Pierre Jenni | 23/08/2017

Si, comme le dit M. Jenni, les consommateurs finissent par valider l'activité de nouveaux acteurs économiques, qu'ils s'appellent Uber ou autre, c'est vraisemblablement que les acteurs locaux n'ont rien vu venir et se plaignent ensuite que l'Etat ne les aide pas et, pire, n'empêche pas la concurrence.

Le protectionnisme n'est rien d'autre qu'un oreiller de paresse. C'est sans doute une très mauvaise réponse pour contrebalancer les effets de la concurrence dans une économie mondialisée.

Einstein a dit, je crois, "la folie, c'est se comporter de la même manière et s'attendre à des résultats différents"...

Écrit par : Michel Sommer | 28/08/2017

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