02/08/2017

Bons et mauvais côtés de la baisse du franc

Thomas Jordan et ses collègues du directoire de la Banque nationale suisse le répètent à l’envi, y compris depuis que l’euro s’est installé au-dessus de 1.10 Fr : aux yeux de la BNS, le franc demeure nettement surévalué. On peut donc en déduire, sans forcer le trait, qu’il n’y a pour les intervenants en tous genres (hedge funds, traders, trésoriers publics, spéculateurs réguliers ou occasionnels) pratiquement plus guère de risque de voir ce cours enfoncé, ce qui entraîne un certain nombre de conséquences. Il ne vaut ainsi plus guère la peine de se couvrir contre le risque de change, même si le coût de la couverture a chuté.


 

Il n’est plus non plus très indiqué de prendre des positions à la baisse de l’euro, et s’en défaire a mécaniquement pour effet, si les positions baissières sont nombreuses à être dénouées simultanément, d’accélérer la remontée de l’euro face au franc. Enfin, le «carry trade» (emprunter dans une monnaie à faible taux d’intérêt, en l’occurrence la nôtre, pour la vendre contre des devises mieux rémunérées) va revenir à la mode, comme au début des années 90, ce qui aura également pour effet d’en amplifier la baisse. Tout cela a contribué il y a quelques jours à un brusque décrochement de la valeur du franc exprimée en euro (un cours de 1.15 a même été frôlé vendredi dernier), qui peut n’être que momentané, mais on ne sait jamais.

S’il devait s’avérer durable, un tel renversement des rapports de force ne serait pas sans conséquence pour la politique monétaire. Etant donné que les montants en jeu sont considérables, la BNS pourrait profiter de la situation pour commencer à réduire, d’abord modérément, puis éventuellement de façon plus marquée, son stock gigantesque d’euros, ce qui aurait le double avantage de satisfaire les voix plus ou moins autorisées qui, en Suisse, s’inquiètent régulièrement du gonflement de son bilan, et de convaincre, si besoin était, celles des autorités monétaires tierces (les Etats-Unis en particulier) qui soupçonnent la Suisse de manipuler le taux de change de sa monnaie pour protéger ses exportateurs, qu’il n’en est rien en réalité. Coup double, en quelque sorte.

Le résultat comptable de la BNS profiterait certes de la revalorisation de la fraction de ses actifs libellée en euros, ce qui réjouirait les bénéficiaires de sa distribution (Confédération et cantons), mais la baisse du franc annulerait en partie les avantages que les consommateurs s’étaient habitués à retirer de son niveau élevé.

Il ne faudrait pas non plus que le franc plonge trop bas. Sa descente aurait alors fatalement pour effet de réveiller l’inflation, certes aujourd’hui trop faible pour mettre en danger la stabilité monétaire, mais les choses en la matière peuvent aller très vite. Idem pour l’évolution des taux d’intérêt : leur retour rapide à la normale ne ferait pas que des heureux, notamment chez les débiteurs hypothécaires qui n’auraient pas jugé opportun de s’endetter à taux fixe pour de longues durées. Et il se pourrait que des banques ayant prêté à taux fixe sans prendre la peine de consolider leur refinancement pour les mêmes échéances éprouvent elles aussi quelques difficultés.

Tout cela n’est qu’hypothèses, mais une chose est sûre : les variations rapides et prononcées des rapports entre les monnaies prennent beaucoup de monde à contre-pied, et on se mettrait presque à regretter l’époque des changes fixes.

07:56 Publié dans Banques suisses, Futur, Monnaie, suisse | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

Commentaires

Bonjour Monsieur,

Peut-être serait-il opportun de s'interroger aujourd'hui sur l'affectation partielle de ce gigantesque stock d'euros, improductif à l'économie suisse, porté au bilan de la BNS, au profit d'un fonds destiné au start-up suisses ? Ce fonds, cher au Conseiller fédéral Schneider-Ammann qui en a lancé l'idée en initiant une récolte de fonds auprès du secteur privé.

https://www.rts.ch/info/economie/8748054-un-fonds-destine-aux-start-up-suisses-verra-le-jour-en-2018.html

L'idée de créer un fonds souverain à partir de ce stock de devises, jadis évoqué ici même, ferait sens me semble-t-il ?
Il va de soi que le mandat actuel confié à la BNS par le législateur ne le permettrait pas actuellement, mais rien n'est immuable ...

Bien à vous et merci de votre analyse !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 02/08/2017

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