31/05/2017

"Monnaie pleine": Oser ou ne pas oser l’utopie

Pour la génération des “millenials”, l’opinion d’un Mark Zuckerberg compte sans doute bien davantage que celle d’un Bill Gates ou a fortiori de vieilles barbes du siècle dernier comme Milton Friedman ou James Tobin. Tous ont pourtant en commun de s’être prononcés, d’une manière ou d’une autre, en faveur du principe d’un revenu universel. En Suisse, où l’on a les pieds sur terre et la tête très peu dans les nuages, l’idée a été rejetée en juin de l’année dernière par 76,9% des votants appelés à s’exprimer sur l’initiative “Pour un revenu de base inconditionnel”.


Une autre idée, moins partageuse mais tout aussi utopique, sera prochainement soumise au peuple. Elle a pour nom “Pour une monnaie à l’abri des crises: émission monétaire uniquement par la Banque nationale!”, en abrégé “Initiative monnaie pleine”. Comme son nom ne l’indique pas ou du moins pas directement, elle vise à mettre un terme à la création monétaire ex nihilo par les banques, phénomène généralement mal compris du public et même des étudiants de première année en économie dans la tête desquels le corps professoral s’évertue à faire entrer la sentence contre-intuitive selon laquelle les crédits font les dépôts et non l’inverse. Ce privilège extraordinaire, né du fait que l’on a trouvé un jour commode de confier ses liquidités à des banques plutôt que de les conserver par devers soi (et permis du même coup l’extension du crédit et la multiplication de la monnaie), a ses bons et ses mauvais côtés.

Le bon côté, c’est que les dépôts bancaires sont d’un maniement pratique, permettent toutes sortes d’opérations quasi instantanées (transferts, virements, retraits), et sont – ou en tout cas étaient jusqu’à tout récemment – rémunérés. Le mauvais côté, c’est que les déposants ne sont que très partiellement protégés contre le risque de défaut bancaire, dans le cas en particulier où les banques auraient abusé de leur faculté de faire crédit et se retrouveraient en situation d’insolvabilité pour avoir trop prêté à des débiteurs incapables d’honorer leur dette. Cet inconvénient au niveau des personnes se traduit, à celui de l’économie dans son ensemble, par un risque parfois élevé de crise ou de krach conduisant tout droit à une récession ou même à une dépression, comme il s’en est produit en 1929 ou, plus récemment, en 2008.

D’où l’idée de “monnaie pleine”, c’est-à-dire de monnaie exclusivement constituée de monnaie de banque centrale ou, si l’on préfère, de monnaie, fiduciaire (les billets et les pièces en circulation) ou scripturale (les dépôts), qui serait uniquement émise par la BNS. Diverses variantes de la même proposition, souvent qualifiée de “narrow banking”, ont déjà été exposées dans le passé, notamment aux Etats-Unis (cf. le “plan de Chicago” de 1933). Elles entendent toutes séparer strictement l’activité de gestion des dépôts – le trafic des paiements en jargon helvétique – de l’activité de crédit, qui elle serait financée par l’emprunt.

“Jamais vu nulle part”, “trop hasardeux”, “pourquoi changer ce qui marche bien” : les réactions de rejet ont fusé de toutes parts, et l’initiative “monnaie pleine”, bientôt soumise sans contreprojet au peuple, rejoindra celle de revenu universel aux oubliettes de la Feuille fédérale. L’une comme l’autre auraient pourtant mérité que l’on s’y arrête un instant, ne serait-ce que pour rêver d’une Suisse pour une fois en avance sur son temps.

07:55 Publié dans Banques centrales, Démocratie, Finances, Futur, Monnaie, suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

Commentaires

Lire les commentaires de Marian Stepczynski est toujours un plaisir, renforcé - en ce qui me concerne - par le fait que je partage souvent ses idées. Mais ce n'est pas le cas de son récent billet qui laisse entendre que la Suisse n'ose pas l'utopie. C'est tout le contraire! Dans quel autre pays a-t-on demandé aux citoyens s'ils étaient disposés à introduire un revenu universel? Et où est-on prêt à prendre le risque de soumettre les fondements mêmes de la politique monétaire aux aléas du suffrage universel? C'est cela l'utopie. Quant à savoir si les citoyens ont raison d'avoir "les pieds sur terre", gardons-nous de sous-estimer leur sagesse. C'est l'occasion de rappeler l'observation du professeur d'économie allemand, Carl-Christian von Weizsäcker. Au terme d'un séjour de cinq ans à l'Université de Berne, il avait observé que notre pays commettait généralement les mêmes erreurs que les autres, mais avec 15 ans de retard. C'était même, à son avis, l'un des principaux avantages compétitifs de la Suisse.

Écrit par : Michel Dérobert | 31/05/2017

Pour moi, c'est clair. Le système monétaire ne reposant que sur de la dette, j'ai pris conscience que mon argent ne valait rien. Je passe aux crypto-monnaies et je contribue à l'explosion de sa valeur.
Et je rigole lorsqu'on me parle des risques...

Écrit par : Pierre Jenni | 01/06/2017

Si l`initiative "monnaie pleine" était adoptée par la Suisse, cela constituerait un précédent tout a fait respectable qui mettrait en grand danger l`un des éléments qui rongent l`économie occidentale. Le succes économique chinois est en grande partie du a ce que la Chine n`est pas gangrenée par des océans de monnaie n`existant que dans les ordinateurs des banquiers. Il est malheureusement probable que l`initiative sera rejetée mais au-moins le sujet n`est plus tabou. Bravo la Suisse!

Écrit par : Jean Jarogh | 11/06/2017

@ Michel Dérobert Entierement d`accord avec vous, on ne dit pas assez ces choses-la.

Écrit par : Jean Jarogh | 11/06/2017

@ P.Jenni Votre argent vaut ce que vaut l`économie suisse or celle-ci, contrairement a pas mal d`autres, est solide. Un des problemes avec le systeme de la création monétaire ex-nihilo (CMEN) est qu`il se nourrit de dettes et que l`accumulation des dettes, tot ou tard, devient incontrolable. Un autre probleme est que tout ce fric qui en fait n`existe pas permet de faire fonctionner 7/7 et 24/24 un immense casino mondial de spéculation financiere qui siphonne les investissements de l`économie réelle. Il y a encore bien d`autres effets pervers a la CMEN, directs ou indirects (notamment la ruine des pays qui auraient besoin de véritable aide au développement).

Écrit par : Jean Jarogh | 11/06/2017

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