24/05/2017

Soudeur schwytzois, plombier polonais, même niet!

Même confinée à l’espace national, la libre circulation n’a plus la cote, à preuve la levée de boucliers romands contre le projet de révision de la loi sur les marchés publics, qui n’est qu’une des nombreuses déclinaisons du principe du libre-échange. Architectes, ingénieurs, constructeurs, syndicats, tous redoutent la «distorsion de concurrence» (sic) qui risque selon eux de découler de l’entrée en scène de soumissionnaires venus d’autres cantons. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, le marché intérieur qu’on supposait aller de soi depuis que la loi qui porte son nom l’a voulu ainsi, n’avait pas prévu de «traitement national» pour l’attribution des travaux.


Sont en effet déterminantes, pour l’instant et pour tous les candidats, qu’ils soient suisses ou étrangers, «les prescriptions en vigueur au lieu où la prestation est fournie». L’adjudicateur genevois peut donc rappeler à l’ordre l’éventuel postulant suisse alémanique qui placerait son offre en dessous des conditions locales voire, pire, se hasarderait à sous-traiter en douce une partie des travaux à des entreprises étrangères. Désormais, il n’y aurait plus de différence de part et d’autre de la Sarine. En somme, le soudeur schwytzois chez nous, comme le plombier polonais chez nos voisins.

Curieux sort que celui réservé à cette liberté de circulation du travail, rejetée plus fort que celles des marchandises, des services et des capitaux qui pourtant forment avec elle un tout cohérent. Car elles sont, les quatre, fondamentalement de même nature. Le libre échange des biens et des services n’est rien d’autre que du travail échangé, celui des innombrables marchandises importées de Chine et achetées sans remords ou des services financiers et bancaires pour lesquels on revendique l’égalité de traitement au sein de l’espace européen. Quant à la libre circulation des capitaux, on s’en est complètement accommodé, sans réaliser combien elle engendrait de variations de change à l’origine de destructions d’emplois infiniment plus nombreuses, globalement parlant, que celles imputées aux travailleurs détachés ou aux usines délocalisées.

La crainte de la sous-enchère et les suspicions de sous-traitance ont ceci de paradoxal qu’elles sont le plus répandues là où le risque est le plus faible. Ainsi les cantons les plus hostiles à la libre circulation des personnes sont, Tessin à part, ceux où la présence d’étrangers est la plus faible (Appenzell Rhodes-Intérieures et Uri). Il y a certes la Lega ou le MCG qui militent pour une préférence indigène en arguant que les frontaliers ôtent leur gagne-pain aux salariés résidents. Mais les faits disent le contraire : le travail importé n’est pas celui que les chômeurs ont perdu, et les emplois offerts ne trouvent pas neuf fois sur dix les spécialisations recherchées sur place. Il y a peut-être un léger effet dépresseur sur les niveaux de rémunération, mais les études sérieuses montent qu’il n’en est rien en comparaison des écarts de prix qui, eux, ruinent le commerce local.

On se trompe de cible. Ce qui mine l’emploi (et seulement à court terme !), ce n’est pas l’ouverture des frontières et la libre circulation qu’elle permet, mais le changement technologique qui, tellement rapide, rend les qualifications existantes obsolètes, et tarde à en engendrer de mieux adaptées aux nouveaux besoins.

07:20 Publié dans Chômage, Concurrence, Emploi, Europe, suisse, Union européenne | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

La réflexion que soulevez là est en effet fort complexe car elle va bien au-delà de l'ouverture des marchés publics, comme vous le faites remarquer vous-même.

Pour ne s'en tenir qu'aux marchés publics et dans un pays plurilingue comme la Suisse, on est tout de même en droit de s'interroger sur l'obligation faite aux soumissionnaires de répondre dans une seule langue, l'allemand en l’occurrence, dans un pays dont la Constitution reconnaît trois langues officielles. C'est bien d'une distorsion de concurrence dont il s'agit ici lorsque l'adjudicateur se trouve être la Confédération ...

Pour le reste, vous évoquez le cas du Tessin, mais on pourrait ajouter la plupart des cantons frontaliers. Tout ceci devient un enjeu politique dont on aurait tort de négliger les conséquences sociales.

Ce débat sur le libre-échange ne concerne d'ailleurs pas uniquement la Suisse. En effet, comme on l'a vu lors de la récente campagne présidentielle en France où il a beaucoup été question des "travailleurs détachés", coupables de tous les maux. A tel point que certaines régions ont même pris des dispositions, totalement aberrantes au point d'exiger l'usage du français sur les chantiers publics, ceci à l'image de la "Région Rhône-Alpes-Auvergne" et à l'initiative de son Président Laurent Wauquier. On rêve ... Dieu merci, la Suisse n'en est pas encore au point d'exiger l'usage du schwyzerdütsch pour ses chantiers publics à Zurich ...

Merci pour ces réflexions inintéressantes !


«distorsion de concurrence»

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 24/05/2017

Erratum :

Il faut bien évidemment lire :

" Merci pour ces réflexions intéressantes ! "

Je suis vraiment navré de cette coquille !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 24/05/2017

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