05/04/2017

Euro: qui veut noyer son chien…

Il y a deux sortes d’adversaires à la monnaie unique européenne. Ceux qui, jugeant son lancement prématuré, lisent dans les difficultés actuelles de l’union monétaire la vérification de leur diagnostic. Et ceux qui, accusant l’euro de tous les maux, masquent leur europhobie viscérale derrière un argumentaire plus ou moins scientifique, comme les candidat(e)s d’extrême gauche et d’extrême droite à la présidentielle française, qui puisent leur inspiration auprès d’analystes traditionnellement eurosceptiques, tel l’économiste Jacques Sapir, récemment interrogé sur les ondes de la RTS.


La bonne foi des premiers ne peut être mise en doute : en l’absence d’intégration budgétaire, la politique menée par la Banque centrale européenne est à la fois trop accommodante pour les économies dynamiques (l’Europe du Nord en général) et trop restrictive pour celles qui restent à la traîne (la France et l’Italie notamment). Ce déséquilibre monétaire se manifeste par des tensions inflationnistes d’un côté et des tendances déflationnistes de l’autre, ainsi que par des performances diamétralement opposées en matière d’échanges extérieurs : 234 milliards d’euros d’excédent de la balance commerciale allemande, auxquels correspondent, entre autres, les 50 milliards de déficit du côté français.

Mais tout ne peut être imputé au seul facteur monétaire, tant s’en faut. En l’absence de monnaie commune, les mêmes déséquilibres conduiraient de crise de change en crise de change, comme ce fut la règle dans les années 60 et suivantes. Sous le régime de la monnaie unique, excédents et déficits à l’intérieur de la zone se traduisent simplement par des variations des soldes des comptes de règlement entre banques centrales nationales de l’eurosystème, soldes qui se compensent par définition.

Tout autre serait la situation d’un pays qui s’aventurerait à sortir de l’euro. Le solde, supposément déficitaire, du compte de sa banque centrale vis-à-vis du reste de la zone se transformerait ipso facto en un passif monétaire immédiatement exigible, qui atteindrait des montants vertigineux pour des pays tels que l’Italie ou l’Espagne. Bien que la France ne soit pas tout à fait dans la même situation, son solde vis-à-vis de l’eurosystème demeure chroniquement déficitaire, avec des pics débiteurs ayant par moments frisé les 140 milliards d’euros.

Mais surtout, une sortie de l’euro entraînerait pour la France une cascade de déboires en forme d’inflation, de hausse des taux d’intérêt et de renchérissement de la dette, sans aucune certitude de redressement extérieur, contrairement à ce que tente de démontrer un Jacques Sapir, qui nie tout problème. Car le défaut de compétitivité de l’économie française tient, bien davantage qu’à un handicap de change, à une inadaptation structurelle de l’offre et à un manque d’élasticité de la demande. Autrement dit, une dévaluation même marquée de la monnaie nationale, redevenue le franc, ne découragerait pas davantage l’importation qu’elle ne stimulerait de façon marquée l’exportation de biens et services, peu conformes aux nouveaux standards internationaux. Mais de cela, les souverainistes se gardent bien de parler, préférant rejeter la faute sur l’euro. Comme dit le proverbe, qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.

Commentaires

Mais pourquoi donc ai-je ce sentiment bizarre d'être coincé, en prison, lorsque je lis ce billet.
Si, véritablement, la souveraineté nationale n'est devenue plus qu'un concept virtuel et qu'il est impossible de revenir en arrière, alors j'aurais tendance à préférer tenter l'impossible pour garder un semblant de liberté. Car ce que suggère votre scénario, c'est que la fuite en avant est inéluctable et que nous n'avons plus rien à dire.

Écrit par : Pierre Jenni | 05/04/2017

Sur le plan de la théorie économique, vous avez raison.

Sauf que la politique a ceci de magique, c'est qu'elle ne répond à aucune théorie.

Si la Banque de France reprend le contrôle de sa monnaie, elle tiendra le couteau par le manche et il se pourrait bien que la zone € en soit la première victime.

Mais tout ceci est également une théorie.

Écrit par : jacphil | 05/04/2017

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