15/03/2017

L’inflation au secours des retraites

Il y a quelque chose de byzantin dans la façon dont le Conseil national et le Conseil des Etats, par commissions interposées, se renvoient la balle à propos du projet de réforme de la prévoyance vieillesse présenté par le Conseil fédéral. Les ajustements, proposés pour être aussitôt écartés, ne sont certes pas des broutilles, puisque tantôt ils ajoutent et tantôt ils soustraient des montants par milliards à l’addition finale. Mais l’horizon visé est bas : à quinze ans de distance – une paille à l’échelle démographique – tout sera à reprendre, car les mesures sur lesquelles on s’écharpe ne sont que des mesurettes.

Traitées ensemble ou séparément, AVS et prévoyance professionnelle obligatoire se heurtent en effet à la même évidence, qu’on voyait pourtant venir il y a fort longtemps déjà : la transition démographique désarticule, en Suisse comme ailleurs, les savantes constructions bâties sur les certitudes de l’époque.


Qu’ils soient aménagés en capitalisation ou en répartition, les régimes de retraite sont condamnés à revenir régulièrement sur leurs promesses et à ponctionner davantage les revenus courants pour garantir un même niveau de rentes puisque, on ne le répétera jamais assez, le rapport de dépendance (le nombre d’actifs au numérateur, de retraités au dénominateur), du fait de l’allongement de l’espérance de vie et de la faiblesse de la natalité surtout, se détériore inéluctablement, pour bientôt tomber à 2 en 2034, et 1,5 à peine d’ici 2060.

On avait cru pouvoir compter sur le coussin amortisseur du rendement dégagé par le capital accumulé, apport certes marginal dans le cas de l’AVS (puisque limité au fonds de compensation, de toute façon en voie d’épuisement à plus ou moins brève échéance), mais composante centrale du 2e pilier. Or la disparition complète des taux d’intérêt nominaux, passés même en territoire négatif, et le recul d’ampleur quasi identique des taux d’intérêt réels en raison de l’absence d’inflation, ont effacé cet apport, avec des conséquences calamiteuses pour les critères clés de la prévoyance professionnelle : baisse continue de la rémunération des avoirs vieillesse, recul implacable du taux technique, réduction tout aussi mécanique du taux de conversion qui en dépend.

On relèvera au passage que du temps où l’inflation sévissait, le niveau positif des taux d’intérêt nominaux était en large partie illusoire, puisqu’il égalait à peine celui de l’inflation. L’apport constitué par les rendements de l’épargne accumulée, intérêts composés compris, ne faisait au mieux que compenser la dépréciation monétaire, et le taux réel était le plus souvent négatif. Les épargnes et les retraites perdaient peu à peu de leur pouvoir d’achat, mais tout le monde était content. Aujourd’hui que le niveau général des prix est aussi étale qu’un plat pays, cette déconcertante absence de rendement nominal met à nu la fragilité des systèmes de capitalisation.

Mais les situations de basses eaux ne vivent pas éternellement. La reprise conjoncturelle qui se dessine fait que l’inflation pointe à nouveau le bout du nez et que, du coup, les taux d’intérêt nominaux s’apprêtent à revenir en territoire positif. On vivra de nouveau d’illusions monétaires, l’urgence de la réforme se fera moins sentir, et les rentiers, comme l’aurait dit Keynes, recommenceront à se faire doucement euthanasier.

07:28 Publié dans Capital, Démocratie, Financement des retraites, Prévoyance, suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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