01/02/2017

Molle ou dure, la science économique divise

Une polémique bien étrange, mais typiquement hexagonale, oppose professeurs de sciences économiques et sociales (SES) et milieux économiques français, critiques de la façon dont l’économie est enseignée dans les lycées. Programmes et manuels proposeraient une approche trop à gauche, keynésienne voire marxiste, du fonctionnement de l’économie, mettant l’accent sur les déséquilibres (le chômage, les inégalités, etc.) au lieu de valoriser la fonction entrepreneuriale et d’insister sur les mécanismes de base du marché.


Le Monde, qui se fait l’écho de la dispute, n’hésite pas à parler de «guerre (re)déclarée» entre sciences éco et patrons. De fait, la controverse est ancienne, mais a été relancée depuis l’entrée en vigueur, sous le gouvernement précédent, de programmes scindés en deux options à choix, l’une faisant de l’économie une branche parmi d’autres des sciences sociales, tandis que l’autre familiariserait les étudiants avec les principes fondamentaux de l’analyse économique. En somme, de l’éducation citoyenne (de la «science molle») d’un côté, de l’abstraction pure et mathématisée de l’autre.

De fait, la théorie économique s’est peu à peu éloignée du monde réel et a sans nul doute favorisé ce qu’on a appelé la «financiarisation» de l’économie, de même que le triomphe des idées keynésiennes au lendemain de la Grande crise des années trente avait conduit à privilégier l’approche macroéconomique au détriment des principes de base du marché. Les échecs patents de celle-ci (la stagflation, le recul de la croissance) aussi bien que les excès de celle-là (les bulles spéculatives, la crise bancaire de 2007) n’ont pas été et ne sont toujours pas faits pour améliorer l’image de la science économique et favoriser son apprentissage à l’école.

En Suisse aussi, et singulièrement en Suisse romande, l’école a longtemps boudé l’enseignement des rudiments de la théorie économique. Il avait fallu à l’époque (dans les années 70) recourir à des ruses de Sioux pour amener profs et directions d’école à tolérer l’utilisation en classe de brochures d’initiation à l’économie. Aujourd’hui, la méfiance a disparu, et même la Banque nationale propose sur son site iconomix.ch du matériel didactique destiné au secondaire.

Ce qui ne signifie pas pour autant que l’incompréhension ait disparu. Sur plusieurs sujets sociétaux et non des moindres, on peine à assimiler les mécanismes économiques les plus élémentaires, telle la formation des prix y compris sur des marchés que l’on persiste à considérer comme n’étant «pas comme les autres» : le marché immobilier par exemple, que de grands esprits jusqu’aux juges de Montbenon estiment opportun de réglementer, ignorant qu’en y plafonnant les prix, en l’occurrence les loyers, on entretient inévitablement la pénurie.

De même continue-t-on assez largement de croire que la libre circulation des personnes tue l’emploi alors qu’elle contribue tout au contraire à le favoriser.

Mais, au moins, le débat d’idées tel qu’il est mené ici n’oppose plus frontalement tenants et adversaires de l’économie de marché. On en combat les excès, non les paradigmes de base.

La France, sur ce point, accuse un certain retard, et la faible notoriété à l’international de la plupart de ses économistes montre qu’elle est encore loin d’avoir terrassé ses vieux démons.

 

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