19/10/2016

La SIP délocalise: petite nécrologie de l'industrie genevoise

sip gruyere.jpgC’est à peine si la nouvelle a fait plus qu’un entrefilet dans la presse genevoise. La SIP, ou plutôt ce qu’il en reste (une vingtaine d’emplois), va plier bagages pour migrer le 1er février prochain en Glâne fribourgeoise où elle s’installera dans la nouvelle usine du groupe Starrag auquel elle appartient. Les cinq lignes de la dépêche ATS annonçant cette «délocalisation» mentionne juste que “la société a été l’un des fleurons de la machine-outil helvétique dans le monde” (La Gruyère en dit un peu plus).

Voilà qui est un peu court pour enterrer l’histoire locale d’une entreprise vieille de plus de 150 ans et qui a compté jusqu’à 1600 salariés à la fin des années 60, sur les 11'000 et quelque que l’industrie genevoise des machines occupait à l’époque. Pour situer les choses : la banque genevoise employait alors moins de 9500 collaborateurs…


La SIP, Société Genevoise d’Instruments de Physique, fondée en 1863 par les professeurs de la Rive et Thury, régna longtemps sur le marché international des machines à mesurer où elle fut l’une des premières, sinon la première, à atteindre une précision au cent-millième de millimètre. Mais malgré les performances que permit d’atteindre sa machine à pointer «à commande automatique par ruban perforé» ou encore son grand «comparateur photo-électrique combiné avec interféromètre» réalisé pour le Bureau international des poids et mesures de Sèvres, la SIP fut emportée par l’irruption des technologies informatiques qu’elle ne vit pas venir ou en lesquelles, viscéralement attachée à la micromécanique qui avait fait sa renommée, elle se refusa trop longtemps de croire.

Elle ne fut pas la seule à manquer le virage. Toute l’industrie genevoise des machines a subi le même sort (des Ateliers des Charmilles à Tavaro en passant par Sécheron (dont subsistent il est vrai quelques surgeons) ou Hispano Suiza (ramenée successivement de Barcelone, Paris et enfin Grantham en 1938)), et marqué les bouleversements que l’économie locale a connus au cours des derniers trois quarts de siècle.

A l’époque, rien n’en laissait présager l’importance, quoique. En juin 1975 en effet, dans un exposé sur sa politique en matière économique, le Conseil d’Etat avait attribué à un besoin accru de capitaux la «profonde restructuration des grands ateliers de construction mécanique» et leur reprise «par des groupes ayant leur siège à l’extérieur du canton».

On aurait eu là de quoi s’étonner que les établissements du Quartier des banques ne manifestent pas davantage d’intérêt pour des joyaux industriels dont ils étaient pourtant les principaux actionnaires. Il est vrai que la gestion de fortune, dont les banquiers étaient de plus en plus nombreux à s’occuper, rapportait bien davantage que les maigres dividendes extraits des ateliers de la rue des Bains ou de la rue de Lyon.

Quarante ans après, ces mêmes milieux, trop longtemps attachés à la rente assurée par le secret bancaire, ne sont-ils pas en train de commettre le même genre d’erreur que leurs prédécesseurs aux commandes de l’industrie mécanique d’alors, en restant obstinément fidèles à des modèles d’affaires dépassés ?

On ne souhaite en tout cas pas leur histoire se voir ramenée, d’ici deux ou trois générations, à quelques lignes de dépêche d’agence.

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Commentaires

J'ai beaucoup apprécié votre hommage. Un de mes frères a été formé dans cette entreprise dans les années cinquante avant d'être envoyé aux USA par elle en tant que spécialiste. Il y a poursuivi sont art en tant qu'indépendant, avant d'y mourir récemment. Je possède encore un souvenir de lui: un bloc de métal limé à la main, un "chef-d'oeuvre" de fin d'apprentissage.

Écrit par : Mère-Grand | 19/10/2016

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