05/10/2016

Monnaies: quand et comment virer de bord ?

En voile, sauf erreur, virer de bord implique de changer de cap ni trop tôt ni trop tard pour réussir la manœuvre. En matière monétaire, il en va à peu près de même : inverser la politique qui a consisté jusqu’ici à faire baisser les taux d’intérêt, et même à les mener en territoire négatif, pour les réaligner sur leur tendance de long terme, est une décision qui doit se prendre au bon moment. Entamé trop tôt, le mouvement risque d’étouffer la reprise. Entrepris trop tard, il pourrait réveiller les anticipations inflationnistes.


La question divise profondément le monde académique. Les partisans d’un resserrement des freins monétaires se réfèrent invariablement aux expériences malheureuses qui abondent dans l’histoire, de l’hyperinflation du début des années 20 en Allemagne aux déconvenues plus récentes de la «stagflation» consécutive aux politiques monétaires trop accommodantes suivies en régime des changes fixes.

Fidèles à la doctrine monétariste, ils font valoir que l’inflation est toujours et partout le résultat d’une augmentation trop rapide de la masse monétaire. Et qu’il convient par conséquent de limiter strictement la quantité de monnaie en circulation. Comme celle-ci a atteint des proportions ahurissantes, bientôt voisines de la totalité du produit intérieur brut (en Suisse, on frise les 80%), il n’y a plus une minute à perdre.

Mais évidemment, les résistances sont nombreuses, tant le bas niveau des taux d’intérêt a fait des heureux : les débiteurs et notamment les Etats endettés, peu enclins à redresser leurs comptes, mais aussi les marchés boursiers et immobiliers, transportés vers des sommets qui font de plus en plus penser à des bulles spéculatives. Or, plus on attendra pour faire remonter les taux, plus le resserrement sera douloureux. Dans une tribune publiée par la NZZ, le Bâlois Peter Bernholz prévient : «normaliser» la politique monétaire demandera du courage, mais ce sera le seul moyen de contourner le piège inflationniste.

Dans l’autre camp, on fait valoir qu’une véritable reprise se fait toujours attendre, et que l’amélioration conjoncturelle notée ici et là ne tient en réalité qu’à un fil. Aux Etats-Unis par exemple, la croissance n’est portée que par la consommation privée, alors que toutes les autres composantes du PIB piquent du nez.

En Chine, les surcapacités de production sont telles que l’activité intérieure s’effondrerait si le gouvernement cessait de la soutenir à bout de bras.

En Europe enfin, la zone euro demeure sous perfusion et n’a pas encore rejoint son niveau de production d’avant la crise ; l’écart (“production gap”) est encore de près de 15%. Il serait donc insensé de réduire le soutien monétaire, et il faudrait plutôt se résigner à admettre que la politique monétaire est parvenue au bout de ses possibilités. En clair, notent à l’unisson les Roubini, Krugman et autres Stiglitz : il appartient désormais aux politiques budgétaires de prendre le relais… et accepter contre l’évidence d’accroître la dépense publique. Même le FMI le préconise, c’est tout dire.

Commentaires

Bravo, très bonne présentation de la situation. J'ai eu plaisir à vous lire car vous résumez parfaitement la situation économique d'aujourd'hui.

Écrit par : Manuel Alonso Unica | 05/10/2016

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