17/08/2016

L’effet singulier des taux négatifs

Les taux négatifs qui se répandent un peu partout mettent le monde à l’envers et rendent les caisses de pensions schizophrènes.

D’un côté en effet ces dernières, grandes consommatrices d’actifs sûrs, acceptent d’acheter des obligations de la Confédération dont le rendement est inférieur à zéro y compris pour des échéances très lointaines, ce qui signifie qu’elles n’entrevoient guère d’améliorations sur ce plan là avant très, très longtemps.


De l’autre, ces mêmes caisses rechignent à réduire drastiquement leur taux technique, donc le taux de conversion du capital en rentes, taux qu’elles n’abaissent qu’au compte-gouttes, au motif, argumentent-elles, que les marchés ne vont pas éternellement se maintenir en dessous de leur niveau historique. Il a ainsi fallu deux ans aux caisses sans garantie étatique pour ramener le premier de ces taux d’une moyenne de 3,06% à 2,66%, et le second de 6,08% à 5,83%%, alors que le rendement des obligations de la Confédération à 10 ans est passé dans le même temps de 1,25% à -0,3%.

Certes, les caisses n’achètent pas que des obligations sans risque, et la performance effective de leurs placements est plus élevée que cela. N’empêche que le rendement net de l’ensemble de leurs placements est tombé de 5,6% en 2013 à 0,7% en 2015. Il pourrait même tomber encore plus bas en 2016, si l’on en juge par l’évolution toujours décevante des marchés, les faibles perspectives de l’immobilier, et la retenue générale des investisseurs.

La circonstance est assez paradoxale, car fondamentalement des taux négatifs devraient jouer en faveur des emprunteurs et des débiteurs, et leur effet macroéconomique s’avérer ainsi positif. Les banques, aussi, devraient en principe en profiter, conformément à leur fonction première qui consiste en ce qu’on appelle la transformation des échéances, savoir l’utilisation de fonds à court terme (les dépôts à vue, les liquidités du marché monétaire) pour le financement de prêts à plus long terme. Mais si les taux négatifs perdurent, la courbe des taux finit par s’aplatir, et la marge d’intérêt disparaître, privant les banques – du moins celles qui en vivent – de leur principale source de revenus.

Plus largement, la persistance de rendements très bas découvre l’insuffisance de provision des institutions de prévoyance, de plus en plus nombreuses à présenter un capital inférieur à leurs promesses de rentes. Logés à la même enseigne, les assureurs vie se sont vu fixer par la FINMA un taux technique maximum ramené à 0,75% au 1er janvier 2016, reléguant le 3e pilier au rang de bien maigre poire pour la soif.

Si c’est principalement l’absence durable d’inflation qui a fait reculer les taux d’intérêt au point de les rendre négatifs, la politique délibérée des banques centrales pénalisant les avoirs à vue maintenus par les banques auprès d’elles (au lieu qu’ils leur servent à financer de nouveaux prêts aux entreprises) y est également pour quelque chose. Cette politique, qui en Suisse vise un tout autre objectif (dissuader les afflux de capitaux qui font monter le franc), aboutit néanmoins au même résultat qu’ailleurs, savoir celui de reporter sur le dernier maillon de la chaîne la charge du sauvetage du système bancaire.

Il se vérifie ainsi que c’est toujours le consommateur final, contribuable ou simple acheteur, qui est appelé à la rescousse lorsque le système déraille.

07:59 Publié dans Banques, Capital, Dette, Financement des retraites, Monnaie, Prix, Taux d'intérêt | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | |

Commentaires

J'ai une question de néophyte. Si les taux sont négatifs, pourquoi acheter des obligations au lieu de garder les liquidités ??

Écrit par : Néophyte | 17/08/2016

Remarque tout à fait pertinente. La conséquence logique est effectivement de garder ses liquidités, et même sous forme de billets si les banques se mettent à taxer les dépôts d'épargne…

Écrit par : Marian Stepczynski | 17/08/2016

Merci pour votre réponse, cependant ce n'était pas une remarque mais une question. Il me semble que lors des adjudications d'obligations d'Etat, la demande est telle que le prix de celles-ci montent rendant les taux négatifs. Est-ce le cas ? Et si c'est bien le cas, pourquoi des investisseurs sont décidés à acheter des obligations malgré tout au lieu de garder ses liquidités ?

Écrit par : Néophyte | 17/08/2016

Les obligations d'Etat bénéficient de la garantie de l'Etat, les liquidités déposées dans un Etablissement bancaire seulement à hauteur de Fs 100'000.- ???

Écrit par : maybe | 17/08/2016

C'est bien le cas en effet, et c'est précisément cette forte demande d'actifs sans risque qui en pousse le prix au-dessus du pair et en amène le rendement en territoire négatif.
Pourquoi cette forte demande ? Parce que, hormis le cash, il n'y a pas d'autre actif que les obligations d'Etat (de la Confédération en tout cas, ou encore de la RFA par exemple) qui soit sans risque. En outre, certains investisseurs (assurances, caisses de pensions) sont contraints par la loi ou leur règlement de respecter une certaine allocation d'actifs.
Et même le cash n'est pas tout à fait sans risque (vol, incendie, etc), et comporte un certain coût (manutention, frais d'entreposage, etc). Il faut donc que les taux deviennent très négatifs pour que la détention de cash devienne une véritable alternative.

Écrit par : Marian Stepczynski | 17/08/2016

Merci pour l'éclairage !

Écrit par : Néophyte | 17/08/2016

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