27/04/2016

Querelle d’Allemands

Le président de la Banque centrale européenne, l’ancien gouverneur de la Banque d’Italie et vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs Mario Draghi, est depuis quelque temps l’objet de furieuses attaques de la part de responsables allemands qui lui reprochent de dissoudre la zone euro dans un océan de liquidités au lieu de préserver comme il devrait la solidité de la monnaie unique, héritière de feu le Deutsche Mark. Ce laxisme délibéré détournerait à leur avis les pays fautifs de l’obligation que les traités leur font pourtant de remettre de l’ordre dans leurs finances publiques, puisqu’en rachetant à coups de dizaines et même de centaines de milliards les emprunts qu’ils émettent à tout va au lieu de se serrer la ceinture, la BCE encourage ces pays, essentiellement du Sud, à persévérer dans l’erreur. Non seulement, ce faisant, elle s’écarterait de l’essentiel de sa mission qui est de préserver la stabilité des prix, mais encore elle ruinerait les épargnants et les retraités allemands en faisant tomber les taux d’intérêt plus bas que zéro. Wolfgang Schäuble, le ministre des finances du gouvernement de Mme Merkel, aurait même accusé M. Draghi d’être en partie responsable de la montée de l’extrême droite dans son pays…


Le scepticisme d’une bonne partie de la classe politique allemande entretenu par les plus conservateurs des économistes du cru, à commencer par le très médiatique Hans-Werner Sinn, président sortant de l'Institut für Wirtschaftsforschung (Ifo) de Munich, rencontre évidemment un écho favorable auprès d’une opinion publique de plus en plus hostile, sur son flanc droit, envers tout ce qui vient de Bruxelles et, en l’occurrence, de Francfort. Les succès électoraux du parti anti-euro (et désormais anti-réfugiés) Alternative für Deutschland, qui est à la République fédérale ce que les partis souverainistes sont à d’autres pays européens, confirment l’ampleur de ce mouvement de rejet.

Mais l’Allemagne compte aussi, y compris dans ses hautes écoles, des défenseurs de la politique suivie par la BCE. L’un des plus reconnus d’entre eux, le visiting professor à Harvard Hans-Helmut Kotz, vient de publier une tribune dans laquelle il fustige ce qu’il nomme le «fétichisme » qui conduit ce pays irréductiblement attaché au schwarze Null (le déficit zéro qui doit être atteint en 2017) à négliger de facto, puisque subordonné de fait à l’orthodoxie monétaire et budgétaire, l’entretien de son stock de capital physique dans le secteur public. La règle d’or qui prévaut depuis des âges en Allemagne et selon laquelle les dépenses courantes doivent être couvertes par les revenus courants, alors que seules les dépenses d’investissement peuvent faire appel à l’emprunt, cette règle qui divise, chez nous aussi, le ménage public en compte de fonctionnement et compte des investissements, aboutit progressivement à une grave insuffisance de financement des infrastructures. Le lien avec la BCE est limpide : au lieu de faire de la politique suivie par la banque centrale le bouc émissaire des problèmes inhérents à la zone euro, les dirigeants allemands feraient mieux d’utiliser la marge de manœuvre budgétaire dont ils disposent pour soulager la BCE du fardeau qu’elle est aujourd’hui seule à porter, et mettre du même coup cette marge à profit pour préserver une capacité productive qui commence sérieusement à s’éroder.

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