20/04/2016

Il fait trop beau pour travailler (Les Parisiennes, 1964)

L’initiative «pour un revenu de base inconditionnel» n’a aucune chance d’être acceptée, mais elle ouvre un joli débat. Entre le rejet catégorique d’un conseiller fédéral qui invite à «passer aux choses sérieuses» et l’ironie d’un ex-membre et vice-président du directoire de la BNS qui lui préférerait un «emploi inconditionnel», l’idée rallie contre elle toute la Suisse bien pensante et même au-delà, alors qu’il vaudrait la peine de la prendre pour ce qu’elle est, savoir une proposition d’utopie qui derrière son côté ébouriffant touche à une question fondamentale.


 

Elle sera massivement rejetée pour trois raisons au moins. Primo, elle heurte de front l’estime particulièrement élevée en laquelle le Suisse moyen tient la valeur travail. Ensuite, elle ne pourrait à la rigueur fonctionner que si tout le monde (le monde entier) s’y mettait. Enfin, à moins d’aménagements compliqués à mettre en œuvre pour contourner l’absurdité d’une allocation totale de 6250 francs mensuels pour une famille de quatre personnes, elle ruinerait sans contrepartie l’économie dans son ensemble.

La question fondamentale, c’est celle, maintes fois abordée mais qu’il ne faut plus désormais prendre à la légère, d’une disparition progressive, et peut-être inéluctable, de l’emploi salarié au profit de la rémunération du capital. Les économistes de formation classique rejettent l’hypothèse, qui ne cadre ni avec l’approche macroéconomique de l’emploi, ni avec le modèle théorique de fonctionnement du marché du travail. De fait, la statistique du partage de la valeur ajoutée dans un pays comme la France révèle que la part de la rémunération des salariés dans la valeur ajoutée brute (le PIB, pour faire simple) n’a pas baissé depuis l’après-guerre mais a au contraire augmenté, passant de 49,2% en 1949 à 58,9% en 2014.

En revanche, si on y regarde de plus près, on constate que cette progression, quasi constante jusqu’à la fin des années 70, a fait place pendant la décennie suivante à un recul, puis à une quasi stagnation durant les années de crise, avant de se reprendre légèrement ces toutes dernières années. Des recherches de l’OCDE aboutissent peu ou prou aux mêmes conclusions: depuis une vingtaine d’années, la part du travail à la valeur ajoutée baisse un peu partout sous l’effet conjugué de divers facteurs, mais surtout d’un recours plus intensif au capital physique et à la technologie. On n’est plus, là, dans le domaine de la conjoncture, mais on a bel et bien affaire à une évolution structurelle : automation, informatisation, globalisation…

Le capital n’est pas un vilain mot, mais sa propriété est encore plus mal distribuée que l’est le travail. C’est donc à une meilleure répartition des revenus du capital qu’il faudra bien un jour ou l’autre commencer à s’attaquer. L’initiative sur laquelle on se prononcera en juin suggère un arrosage indistinct, donc inapplicable et inacceptable. En revanche, elle pourrait ouvrir la voie à une discussion sur de nouvelles manières d’associer la rémunération du travail et celle du capital, comme en avaient rêvé à l’époque (de Gaulle, en 1959…) les tenants d’une participation des travailleurs aux résultats de l’entreprise. Mieux calibrées et portées par l’impérieuse nécessité d’agir, qui sait si elles n’aboutiraient pas, cette fois-ci, sur de vraies avancées ?

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