06/04/2016

Ce qui se cache derrière les taux négatifs  

Les pères et mères de la prévoyance professionnelle obligatoire n’auraient sans doute jamais imaginé que des taux d’intérêt puissent devenir négatifs et ruiner du même coup leur œuvre commune. Car des taux négatifs, soyons-en conscients, détruisent du capital ; or l’essence même du 2e pilier est la capitalisation, primo du fait de l’accumulation d’épargne (les cotisations payées par les employeurs et leurs salariés), secundo du fait de la rémunération de cette épargne (l’intérêt légal servi sur les avoirs de vieillesse), et même, tertio, par l’intervention d’un taux, dit technique, servant à calculer la valeur actuelle des engagements futurs de rentes.


 

Devenus négatifs, ces taux agissent de manière exactement inverse. Ils diminuent, au lieu de l’augmenter, le volume de l’épargne accumulée, et pourraient à la limite entraîner une valeur actuelle supérieure au montant futur des rentes promises. Le monde à l’envers, quoi.

Cela étant, des taux d’intérêt modérément négatifs n’équivalent pas forcément à des taux réels inférieurs à zéro. Dans une situation de déflation, c’est-à-dire de baisse régulière et durable du niveau général des prix, des taux d’intérêt nominaux négatifs peuvent parfaitement correspondre à des taux réels positifs. Tel est le cas, par exemple, lorsque les indices de prix – à la consommation comme à la production – affichent d’une année sur l’autre un recul de l’ordre de 1% (ce qui est pratiquement le cas de la Suisse et de la plupart des pays qui l’entourent), et que les taux nominaux servis sur les dépôts d’épargne sont quasi nuls, voire légèrement négatifs compte tenu des frais facturés par les banques.

A l’inverse et nonobstant des taux d’intérêt nominaux tout à fait positifs, les taux réels étaient demeurés nettement négatifs durant les phases de forte inflation des années 60 et 70. Personne ne criait alors au scandale, et l’épargnant acceptait docilement de subir la lente érosion du pouvoir d’achat de ses économies, si fortes étaient, alors, les illusions monétaires (et si fréquentes voire automatiques, faut-il ajouter, étaient alors les adaptations salariales : l’inflation reprenait en somme, en douce, une partie du pouvoir d’achat distribué aux travailleurs en période de forte expansion).

Le trouble ne s’est pas arrêté avec la fin des illusions monétaires. Conçue en désespoir de cause comme l’ultime moyen de relancer des économies en panne, l’arme des taux d’intérêt négatifs n’a pas produit les résultats escomptés. Au lieu de faire baisser le taux de change lorsqu’ils ont été introduits par la Banque du Japon, les taux négatifs ont fait grimper le yen. En Europe, un crédit rendu meilleur marché semble avoir encore davantage dissuadé l’investissement au lieu de l’encourager. Et en Suisse, comble de l’ironie, des taux de refinancement négatifs sont en train de faire remonter les taux hypothécaires, au lieu de contribuer – effet recherché – à affaiblir le franc !

Chacune de ces anomalies a son explication, parfaitement rationnelle. Mais ce qui ressort du tout, c’est que, s’étant engagées dans des expérimentations un peu hasardeuses (les taux négatifs, le «quantitative easing», etc.), les banques centrales ont perdu du même coup le contrôle de la politique monétaire, et introduit par mégarde de l’insécurité là où il eût fallu, tout au contraire, apaiser les esprits et rassurer les marchés.

Commentaires

Merci pour vos tentatives de vulgarisation. Peu sont ceux qui savent donner envie de comprendre le monde de la finance.
Et pourtant, à chaque fois, je soupire. Mon cerveau est-il fait d'une autre matière ? Certains concepts me seront-ils définitivement inaccessibles ?
Ou bien suis-je simplement réticent à tout ce qui est pure mathématique ?
Je pense que je pourrais avoir un début de réponse si vous vouliez bien vous abaisser à une de vos analyses très personnelle des Panama papers.
Je suis presque sûr que ça vous fera hurler, mais pour moi, ce serait un peu une porte d'accès à la finance pour les nuls.

Écrit par : Pierre Jenni | 06/04/2016

Le prétexte fallacieux de la pyramide des naissances intenables pour l'AVS à conduit à créer le 2ème pillier sur la prémisse qu'on sait fausse maintenant, que les rendements seront soutenables.

Il faut en tirer les conclusions qui s'impose, à savoir supprimer l'obligation de cotiser au 2ème pillier et renforcer drastiquement le système par répartition, notre AVS.

Écrit par : El Captain | 07/04/2016

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