23/03/2016

L’affaire compliquée du travail en France

Le mur d’incompréhension qui d’ordinaire sépare les économistes sachant ce qu’il faudrait faire des politiciens mesurant tout l’écart qu’il y a entre théorie et pratique, ce mur-là va dans la France d’aujourd’hui jusqu’à diviser les économistes eux-mêmes à propos de l’avant-projet de loi sur le travail dite loi El-Khomri, du nom de l’actuelle ministre du travail chargée de la porter. Et ces économistes ne sont pas n’importe lesquels : on compte, chez les «pour» comme chez les «contre», presque tout ce que l’Hexagone a produit de meilleur en la matière.


 

C’est donc que le projet – outre une multitude de points de détail qui ne le sont d’ailleurs pas tellement – pose un problème de fond. Le sous-emploi dont la France souffre depuis bien plus longtemps que la plupart des autres économies avancées tient-il aux rigidités d’une réglementation profuse et tatillonne, comme l’assurent les «pour», ou ne découle-t-il pas avant tout d’une insuffisance de la demande qui empêche toute croissance, comme rétorquent les «contre» ?


On aura reconnu le débat archiconnu entre tenants de l’«économie de l’offre» et keynésiens partisans d’une relance par la dépense publique. Ce débat prend en France une tournure particulière par le fait que l’intervention de l’Etat dans la vie économique, qui y était depuis la Libération à la fois massive et omniprésente, tend à présent à se réduire dans ce qui ressemble plus à une débandade qu’à un repli organisé. On assiste par exemple à la privatisation partielle voire totale de groupes industriels considérés naguère comme stratégiques, ou encore à une redistribution anarchique, bien qu’appliquée de haut en bas, de pouvoirs régaliens au profit de territorialités redéfinies semble-t-il au petit bonheur la chance.


L’affaire se complique aussi par le fait que le pays continue d’enregistrer un accroissement démographique quand tous ses voisins ou presque se dépeuplent. Or les outils statistiques traditionnellement utilisés pour mesurer l’évolution du produit intérieur brut dénaturent dans ces conditions le lien habituel entre croissance et emploi. Pour que le chômage diminue plus que marginalement en France, il faudrait que le PNB par habitant, et pas seulement le PNB tout court, y augmente plus qu’ailleurs, alors que c’est le contraire qu’on y observe depuis le début des années 1990.


Il y a enfin l’évolution, assez singulière, de la productivité du travail, qui plaçait naguère la France en tête des pays industrialisés, et qui la relègue aujourd’hui en queue de peloton. Elevée, la productivité par tête pouvait expliquer hier une croissance relativement forte du PNB sans augmentation notable de l’emploi. Faible aujourd’hui, elle n’engendre que peu de croissance et, du coup, contribue à son tour au sous-emploi.
Dès lors, que penser des effets possibles d’une flexibilisation du marché du travail à la manière Macron ? A première vue, favoriser l’embauche via des salaires dérégulés devrait stimuler l’emploi et finalement la production. Pourtant il se pourrait, lance malicieusement The Economist, que des coûts du travail moindres détournent les entreprises de tout effort d’innovation (pourquoi innover quand le recours à une main-d’œuvre bon marché suffit à rendre concurrentiel ?) et perpétuent le déficit de productivité qui mine l’économie, française en l’occurrence.
Elle est donc encore loin, la sortie du tunnel.

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Commentaires

Excellent article !Quand é la sortie du tunnel j'ai l'impression qu'à peine sortis ils font tous demi tour de peur d'affronter la vraie réalité ou d'avouer leur propre incapacité à faire mieux que ceux les ayant précédé
Quand à la flexibilisation c'est la porte ouverte à toutes les dérives y compris sectaires comme l'Ubérisation et d'autres
Très bonne journée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovejoie | 23/03/2016

Si la France est particulièrement touchée, la question du plein emploi n'est plus qu'une promesse creuse des politiques comme Hollande qui en a fait une condition pour se représenter à la présidentielle de 2017.
Le FMI et les pontes de Davos l'ont clairement annoncé, la réduction des postes de travail sera un véritable tsunami avec une diminution programmée de 40 % d'ici 2030.
Dommage que le débat sur le RBI vienne si tôt en Suisse. L'initiative sera balayée car les Suisses ne sont pas connus pour leur témérité et leur esprit d'innovation. Et pourtant, ce sera bientôt la recette promue par tous pour éviter la faillite programmée des Etats et leur batterie d'aides sociales.

Écrit par : Pierre Jenni | 23/03/2016

Il faut avoir vécu en France pour comprendre le problème.
La France est devenue une bureaucratie dont près de 30% de la population active sont des fonctionnaires. Bureaucratie tatillonne et inquisitrice.
Bureaucratie paralysante faite de lois et d'alinéas que chaque entrepreneur se doit d'appliquer.
Le Code du Travail français (2880 pages conte 117 en Suisse) paralyse les entreprises dans un carcan de lois kafkaïennes que plus personne ne comprend.
C'est bien de raisonner en termes d'économie. Mais si celle-ci est soumise à une bureaucratie galopante et envahissante, tout raisonnement purement économique ne devient plus qu'un vœux pieux. Comment par exemple le PNB par habitant peut croître si plus de 30% de la population active ne produit que de la paperasse et ne fait que ponctionner au lieu de produire de la valeur ajoutée ?
Car tout le monde sait que l'économie ne peut se développer que si les conditions cadres le lui permettent et que si les forces de production (travailleurs, recherches, entreprises) ne sont pas paupérisées par un fonctionnariat étouffant.
Et ce fonctionnariat ne peut que se développer. A l'ENA on apprend en effet qu'un Etat ne peut être fort que s'il se mêle de tout par une politique keynésienne qui justement nécessite un fonctionnariat important.
La France est donc coincée par ses propres convictions qui font d'elle une véritable exception. Un Etat dirigiste, dirigé par des énarques dont les connaissances économiques et entrepreneuriales se limitent à ce qu'ils ont appris sur les bancs de l'école.
Pratiquement tous les députés sont des fonctionnaires assurés de leurs emplois. Alors comment voulez-vous qu'ils comprennent le chômage, l'entreprise, les PME, la concurrence s'ils n'y ont jamais été confrontés ?

Écrit par : Lambert | 29/03/2016

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