02/03/2016

Libre circulation à la carte

Médecins, paysans, même combat ? Au nom d’un souci, en soi légitime, de défense de la qualité, les représentants de ces deux corporations s’emploient depuis quelque temps à convaincre le bon peuple de tout ce qu’il peut y avoir de contraire à ses intérêts bien compris dans l’ouverture des frontières aux échanges. On aura remarqué ainsi cet encart de l’Ordre des gynécologues-obstétriciens genevois paru dans ces colonnes le 26 février dernier, s’inquiétant du «fort risque de diminution de la qualité des prestations fournies par des médecins non formés aux normes helvétiques», comme on aura pu observer la multiplication d’initiatives lancées par les lobbies agricoles en vue d’assurer, les unes la sécurité, les autres une meilleure qualité de notre alimentation.


 

Agriculteurs et spécialistes FMH ne sont certes pas les seuls à se plaindre des retombées, directes ou indirectes, de la libre circulation des personnes et des marchandises. Combien de métiers, une fois exposés au vent frais de la concurrence, tentent de défendre par tous les moyens les rentes de situation grâce auxquelles ils ont pu jusqu’ici maintenir, derrière une qualité que nul ne conteste, des niveaux de revenus parfois exorbitants. Le comble est peut-être atteint dans les secteur où la protection n’est pas seulement assurée par des barrières douanières ou non tarifaires, mais aussi par des obstacles naturels, telle l’immobilité par définition, puisque géographique, de l’industrie du bâtiment et de toutes les professions, notariales ou autres, qui lui sont liées. Il vient par exemple de se vérifier une fois de plus que les coûts de construction à Genève étaient parmi les plus élevés du monde. Des salaires élevés en sont dit-on la cause. Et si c’était le contraire ?

La tendance au repli sur soi n’a rien de surprenant en période de stagnation qui conduit partout à une remise en cause du libre échange. Mais elle est d’autant plus choquante en Suisse que ceux-là mêmes qui s’en font les ardents défenseurs au motif, encore une fois, de défendre la qualité ou la sécurité sont également ceux qui militent pour un meilleur accès aux marchés étrangers, les producteurs pour y vendre leurs fromages, les docteurs pour y parfaire leurs connaissances.

Constante de la posture helvétique en matière économique, cette sorte de libre circulation à la carte peut paraître profitable dans l’immédiat, elle n’en est pas moins porteuse de sérieux inconvénients à plus long terme. Un marché protégé contre une «moindre qualité» étrangère n’est plus soumis à l’aiguillon de la concurrence, seule à même d’assurer une meilleure efficience au bénéfice de l’intérêt général. «Consommer local» justifie-t-il de payer nos aliments deux fois plus cher qu’ailleurs en Europe ? Se faire «mieux soigner en Suisse» explique-t-il des tarifs médicaux quatre ou cinq fois plus élevés que dans les pays qui nous entourent (une prothèse de la hanche à 18'000 francs selon l’OFS il y a 5 ans, contre 4500 euros à Paris à la même époque) ?

Le tourisme médical et les achats transfrontaliers sont la réponse des consommateurs à ces excès, en même temps qu’ils travaillent à les réduire. Car telle est, en fin de compte, la raison du libre échange : élever le niveau de prospérité tout en gommant peu à peu des écarts de prix et de revenus que rien ne justifie. Mais cela sera long, et par les temps qui courent, ce n’est pas très populaire.

07:15 Publié dans Démocratie, gouvernance, Humeur, Prix, salaires, revenus, suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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