04/08/2015

Séquelles (parmi d’autres) du franc fort

La somme paraît vertigineuse : 50 milliards de perte, en un seul semestre, pour la Banque nationale suisse, ce qui divise ses fonds propres par deux et les ramène à moins de 6% de son bilan. On pourrait s’en effrayer sauf que, rapporté au total de ses placements en devises, le montant ainsi effacé à mi-2015 n’en représente même pas la dixième partie. C’est à peine la marge de fluctuation généralement préconisée et respectée par les comptables des institutions de prévoyance. Pas de quoi, donc, fouetter un chat. D’autant que les résultats négatifs d’une banque centrale n’ont absolument aucune incidence, techniquement parlant, sur son activité : elle ne peut faire faillite puisque, même lorsque ses fonds propres tombent sous zéro, elle finance sa dette par la monnaie qu’elle crée elle-même.


Reste qu’un résultat semestriel aussi misérable soulève quelques questions. D’abord, s’agissant de la BNS et des collectivités publiques, un résultat négatif de la gestion des réserves de change influence directement la distribution prévue par les accords convenus entre elles: sans excédent dépassant les montants affectés aux réserves de l’Institut d’émission, et a fortiori sans excédent du tout, il ne peut y avoir de distribution à la Confédération et aux cantons. A moins d’évolutions favorables au deuxième semestre, ce qui surprendrait beaucoup, ceux-ci et celle-là devront donc pour l’année courante se passer des millions de la BNS. Pour certains cantons, qui ont la sagesse de ne pas compter dessus ou qui avaient de toute façon prévu le résultat négatif, cela n’aura guère d’impact. Pour d’autres en revanche, cela pourra faire mal.

Mais surtout, c’est la nature de la perte qui pousse à réfléchir. Les 50 milliards défalqués résultent de 52 milliards de pertes de change, et de presque 4 milliards de perte sur les placements en titres porteurs d’intérêts, essentiellement en obligations souveraines, qu’ont peiné à compenser les intérêts perçus. Des résultats contradictoires sur les autres postes du bilan (baisse de l’or, hausse des actions et des dividendes) expliquent le reste. La BNS a donc subi les conséquences d’une politique de placement contrainte par la loi, les règlements et les – mauvaises – habitudes : des actifs libellés en monnaies étrangères, dont une moitié grosso modo en euros (logique, puisque ces actifs-là sont issus de la défense du cours plancher du franc face à la monnaie unique), et placés majoritairement en obligations souveraines, lesquelles ont plongé en valeur depuis le retour à la presque normalité sur les marchés financiers.

Imaginons-nous un instant dans la peau des acteurs du secteur privé soumis au même genre de contraintes : assureurs vie tenus aux placements à revenu fixe et sans risque (y compris de change), gérants de la fortune des caisses de pensions obligés de respecter des grilles d’allocation faisant la part belle aux mêmes catégories d’actifs, etc. Sans rejoindre les proportions caractéristiques du bilan de la banque centrale (qui, elle, n’investit pas dans l’immobilier par exemple) et ne se retrouvent pas avec 92% de placements en devises, ces investisseurs-là ont dû néanmoins traverser un premier semestre difficile. Leurs chiffres, bientôt publiés, le confirmeront.

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