21/07/2015

Souvenirs de Collombey

collombey raffinerie.jpgIl y a tout juste 50 ans, la raffinerie qui n’était pas encore celle de Tamoil – ouverte deux ans plus tôt dans l’euphorie des années soixante, elle répondait alors au fier nom de «Raffineries du Rhône» – connaissait ses premières difficultés. L’Europe occidentale croulait momentanément sous les excédents de produits pétroliers, et le modèle séduisant en ce temps-là de l’indépendance énergétique fondé sur l’autonomie en matière de raffinage du brut se trouvait brusquement remis en cause.


Mais une rumeur, tenace, se répandait qui attribuait la chute des prix pétroliers à une basse manœuvre du cartel pétrolier – qui n’était pas, alors, celui de l’OPEP, mais bien celui des seven sisters, les grandes compagnies pétrolières de l’époque (Esso, Shell, Gulf, BP, etc.), soupçonnées de s’être entendues pour faire tomber les raffineries indépendantes qui commençaient à pousser un peu partout. On se souvient en particulier de la raffinerie Frisia à Emden, en Allemagne, que Gottlieb Duttweiler, dans un de ces mouvements donquichottesques dont il était coutumier, avait tenté sans succès de leur opposer.

Le soupçon fut assez fort pour convaincre le Département fédéral de l’économie publique de confier à la Commission des cartels fraîchement constituée le soin de mener sa première grande enquête générale sur la situation de concurrence dans le secteur, alors très opaque, de l’importation et de la distribution de produits pétroliers en Suisse, et singulièrement sur ce qui avait pu occasionner les difficultés rencontrées à Collombey.

Des hearings furent menés, les ténors de la branche (Union pétrolière, grands importateurs, principaux distributeurs…) interrogés sous toutes les coutures, les marchés internationaux analysés avec les moyens du bord (l’Internet n’existait pas, les statistiques financières et les données disponibles sur le négoce pétrolier étaient encore rudimentaires), mais rien n’y fit : la Commission ne parvint pas à apporter la preuve matérielle d’un rapport de cause à effet entre le comportement du cartel pétrolier et les ennuis des Raffineries du Rhône. Son rapport final d’enquête se borna – comme la loi sur les cartels, extrêmement lénifiante dans sa première mouture, l’y autorisait au maximum – à formuler quelques recommandations à l’adresse des membres helvétiques du cartel.

La théorie du complot connut un regain passager de faveur dès l’instant où le marché pétrolier se redressa peu après que les Raffineries du Rhône eurent déposé leur bilan, et où l’érection d’une deuxième raffinerie sur sol helvétique – celle de Cressier, en mains cette fois-ci d’un membre du cartel – montra qu’il était parfaitement possible, et rentable, d’importer du brut pour le raffiner en Suisse. 

Une fois l’émotion passée, on se rendit compte que l’implantation d’une raffinerie dans le Bas-Valais, alimentée depuis Gênes par un oléoduc escaladant le Grand Saint-Bernard pour redescendre à ras du Rhône, et «recyclant» ses sous-produits les plus lourds dans une centrale thermique située sur les hauteurs de Chavalon, avait tenu certes de la prouesse technologique, mais, économiquement parlant, ne tiendrait jamais la route.

Avec le recul, force est d’admettre qu’il eût mieux valu ne jamais la construire.

10:17 Publié dans gouvernance, Industrie, Multinationales, suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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