21/07/2015

Comparaison n’est pas raison

Dans un entretien accordé il y a une quinzaine de jours à l’hebdomadaire Die Zeit, le très médiatisé économiste français Thomas Piketty a jugé opportun de faire la leçon à l’Allemagne, «l’exemple même d’un pays qui n’a jamais remboursé ses dettes». Et d’estimer que l’Allemagne, sortie comme d’autres belligérants couverte de dette des deux conflits mondiaux, n’a dû son miraculeux redressement économique d’après guerre qu’à l’annulation d’une bonne partie de sa dette par les alliés occidentaux lors de la conférence de Londres de 1953. Il serait donc bon et plus intelligent, conclut l’économiste, d’effacer la dette de la Grèce plutôt que d’asphyxier le pays à force de mesures de contrainte qui ont déjà fait reculer son PIB d’un quart et propulsé son taux de chômage au niveau record de 26%.


Ce que Piketty – qui attend donc que les créanciers publics de la Grèce fassent de même que ceux de la République fédérale d’alors – se garde bien de relever, c’est que le potentiel productif de l’Allemagne vaincue, détruit à près de 15% au sortir de la guerre, rendait quasi impossible le service d’une dette supérieure à 100% du PIB allemand de 1938. Dans le camp des vainqueurs aussi, les dettes de guerre ont été, sinon effacées par la négociation, du moins peu à peu diluées par l’inflation, les réformes monétaires et, ne l’oublions pas, les pluies de dollars du plan Marshall (boudées, elles, par les Soviétiques, au grand malheur des pays «libérés» par ces derniers, et qui devront attendre l’écroulement de l’URSS avant de pouvoir enfin rejoindre la grande famille européenne).

La dette grecque n’a pas subitement grossi au moment de la crise financière de 2010. Elle était déjà importante à la veille des Jeux olympiques d’Athènes, dont l’organisation défaillante, c’est le moins qu’on puisse dire, a largement contribué au quasi doublement du déficit budgétaire entre 2001 et 2004. Mais les racines du mal, longtemps dissimulées par une conjoncture florissante qui a permis au pays de multiplier par sept son PIB en 25 ans, puis masquées dès 2001 par les propriétés émollientes du passage à l’euro, sont tout ce qui sépare la Grèce – et le sud de la zone en général – de l’Allemagne ou d’autres contrées septentrionales, industrieuses, ordrées, et surtout moins affectées par la corruption et le népotisme.

Il n’est donc pas tout à fait correct de laisser entendre qu’un effacement pur et simple de tout ou partie de la dette grecque aurait sur le pays les mêmes effets roboratifs que ceux que les allègements de 1953 avaient eus sur une Allemagne tout entière tendue vers l’accomplissement de son Wirtschaftswunder. C’est d’ailleurs bien pourquoi les autres membres de l’Union européenne y compris les plus obligeants d’entre eux à son égard (telle la France) tiennent absolument à ce que, en échange d’une remise de dette, le gouvernement Tsipras s’engage formellement, avec toutes les garanties nécessaires, à transformer au plus vite et en profondeur son secteur public, ses institutions, sa bureaucratie pléthorique.

 

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