23/06/2015

Franc fort : drôle d’équilibre

vent debout.jpgA en juger par l’évolution des cours de change depuis février, il apparaît que s’est installé un plancher implicite, un parquet flottant en quelque sorte, aux alentours de 1,05 franc pour un euro. Implicite, car la Banque nationale ne semble pas intervenir massivement pour le défendre, ainsi que le montre le niveau, plutôt stable depuis lors, des avoirs en comptes de virement des banques, bien sûr freiné par le taux d’intérêt négatif de -0,75%. 


Cette situation d’équilibre d’un franc pourtant toujours nettement surévalué, jugée «réjouissante» dans les circonstances présentes par Niklaus Blattner, l’ancien vice-président du directoire de la BNS, ne fait pas que des heureux. Les exportateurs sont à la peine, les entreprises du secteur domestique (commerce de détail, construction) essuient une forte concurrence de la part de l’étranger, et la baisse marquée des prix à l’importation conduit un certain nombre d’employeurs à évoquer la perspective de salaires fixes en termes réels, c’est-à-dire abaissés en termes nominaux, puisque leur pouvoir d’achat ne serait pas affecté.

Ayant pratiquement épuisé ses moyens d’action, la BNS n’a guère d’autre choix que de compter sur le redressement progressif de la conjoncture et des conditions financières régnant sur les marchés avoisinants, ce qui aurait pour effet d’augmenter l’écart de taux entre eux et la Suisse, et donc de réduire l’attrait des placements en francs. Et pour se donner du courage, l’autorité monétaire continue de se convaincre que le PIB helvétique, passé le creux des deux premiers trimestres, finira l’année sur une croissance modeste, mais réelle, de l’ordre de 1%, échappant ainsi à la déflation et à la récession, et limitant du coup les pertes d’emploi aux quelque 30'000 places de travail que l’économie risque de perdre selon l’Union patronale suisse.

Il y a dans tout cela beaucoup de wishful thinking, comme disent les Anglais. Même si, ose-t-on espérer, les modèles sur lesquels la BNS et quelques instituts (BAK, KOF, Seco, Créa) s’appuient pour établir leurs prévisions sont bâtis sur des hypothèses solides, le doute subsiste. D’abord, ces prévisions varient du simple au double, à l’intérieur d’une fourchette il est vrai assez étroite, entre 0,4 et 1%. Ensuite, on sait que si ces modèles sont bons pour mesurer de légères inflexions de trajectoire, ils sont absolument incapables de prévoir les véritables ruptures, comme celles de 1990, 2003 et 2009. Enfin, tant qu’on ne connaîtra pas le détail des algorithmes qui les font «mouliner», on ne saura pas s’ils intègrent des probabilités de «chocs» externes aussi imprévisibles que la crise grecque ou le risque russe. 

Ce que l’on sait en revanche, c’est que les précédentes expériences de revirement de politique monétaire se sont toujours soldées par de brutaux freinages conjoncturels, longs à rattraper. L’abandon des changes fixes en 1973, par exemple, provoqua une chute de la production industrielle de 12,6% en 1975, et une quasi stagnation du PNB jusqu’en 1980. Et le sec retournement monétaire de 1988-89 engendra une longue période de stagnation qui dura presque une dizaine d’années et plaça la Suisse au dernier rang des pays industriels. Bien malin, par conséquent, celui qui prétendra reconnaître, dans les indicateurs actuels, de bonnes raisons de penser que notre économie saura résister aux vents contraires.

10:50 Publié dans Banques centrales, suisse, Zone euro | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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