24/03/2015

Vérité en deçà, erreur au delà…

On pourrait en tirer un film, et peut-être en tirera-t-on un si l’affaire, finalement, se conclut. Car cela fera bientôt un an que les deux géants du ciment, le français Lafarge et le suisse Holcim, négocient les conditions d’un rapprochement après avoir annoncé urbi et orbi ce qui devait prendre la forme d’une «fusion entre égaux», par un échange d’actions 1 pour 1.

L’affaire, on s’en souvient, a failli capoter il y a une semaine, lorsque les dirigeants du groupe helvétique ont remis en question les termes de l’accord, faisant valoir l’évolution, financière et boursière notamment, bien meilleure du côté de Holcim que du côté hexagonal, et rejetant l’idée que les rennes de la nouvelle société soient confiées à l’actuel PDG de Lafarge, l’énarque Bruno Lafont.


Depuis, les deux groupes se sont rabibochés, sous des conditions fort différemment présentées par les médias suisses et français. «Le PDG de Lafarge se sacrifie pour sauver la fusion», écrit Le Monde, précisant que celui qui devait devenir l’homme fort du géant du ciment et du béton deviendra simple coprésident non exécutif, «comme Wolfgang Reitzle, l’Allemand qui préside aujourd’hui Holcim», alors qu’il revient au conseil de Lafarge  de désigner le futur patron du groupe, «qui devrait être choisi parmi les autres dirigeants de Lafarge, à moins d’être recruté en urgence à l’extérieur» (puisque le choix doit être validé par Holcim).

Tout autre son de cloche dans la NZZ, qui titre «Ein trickreicher Rettungsversuch» («une tentative de sauvetage pleine d’astuces») et, dénonçant «les dangers d’un bricolage» dans lequel Holcim accepte de trop nombreux compromis, ne donne que 50% de chances au projet d’aboutir. Alors même que les actionnaires du groupe suisse obtiendraient finalement 55,5% du capital du futur Lafarge-Holcim (ce qui amène Le Monde à remarquer que «c’est plus que les 53% qu’ils devaient détenir initialement, [mais] un peu moins que ce à quoi ils prétendaient»).

Ce sur quoi le quotidien parisien ne pipe mot, c’est la réaction de l’Etat français telle qu’elle se manifeste à chaque fois qu’un groupe étranger s’apprête à mettre la main sur un fleuron national, et l’insistance avec laquelle le projet est présenté, contre l’évidence, comme un mariage entre égaux. Le journal ne remarque pas non plus que le «bonus» promis aux actionnaires sous la forme d’une action nouvelle pour 20 actions Lafarge-Holcim conduit en réalité à une dilution du capital qui compense pratiquement ces 5%. Voilà l’une des «astuces» dénoncées par notre confrère zurichois, très pessimiste sur la formule même des coprésidences, qui n’a jamais fonctionné durablement. Une allusion à Asea-Brown Boveri ?

En tout état de cause, le projet de fusion doit être ratifié par deux tiers au moins des actionnaires de chaque camp, ce qui, de l’avis des spécialistes, n’ira pas de soi du côté de Holcim, dont le principal actionnaire et administrateur Thomas Schmidheiny (héritier du fondateur de la célèbre Holderbank Financière, devenue Holcim en 2001) continue de jouer un rôle décisif avec ses 20% du capital. Sans compter l’attitude qui sera celle du deuxième actionnaire par ordre d’importance (10,8%) mais absent du conseil, le gréco-russe Galchev Filaret, via sa holding russe Eurocement.

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, disait Pascal…

 

 

09:14 Publié dans Concurrence, Europe, gouvernance | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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