20/01/2015

Faute vénielle ou péché mortel ?

En 1974, une année après que la BNS se soit résignée à abandonner le cours fixe du franc face – alors – au dollar, le président de son directoire, Fritz Leutwiler, confiait à son collaborateur Kurt Schiltknecht : «Je n’ai aucune idée sur la façon de mener la politique monétaire sous un régime de changes flottants». Et d’ajouter que la seule question dont il se soit constamment préoccupé était de savoir «comment empêcher que trop d’argent n’arrive en Suisse».

Son successeur actuel à la tête de la Banque nationale a dû se poser la même question, sauf que, il y a quarante ans, les soucis portaient sur les tensions inflationnistes (les prix à la consommation augmentaient de plus de 10% l’an), tandis que ceux d’aujourd’hui porteraient plutôt sur les risques de déflation. La BNS avait d’ailleurs, en 2011, fait de ceux-ci le principal argument en faveur de l’instauration d’un cours plancher.


Exit pourtant, désormais, la menace déflationniste de l’argumentaire de la Banque, alors même, soit dit en passant, que les indices de prix tombent de plus en plus régulièrement en territoire négatif. Ce qui compte dorénavant coûte que coûte, c’est que l’Institut recouvre sa liberté de manœuvre.

Une liberté pour quoi faire ? Pour remplir un mandat qui est, dit la loi, d’assurer la stabilité des prix en tenant compte de la conjoncture ? On y était jusqu’à hier, et même plutôt deux fois qu’une, avec une inflation mieux que nulle, et une haute conjoncture à faire pâlir d’envie les autres pays. Pour laisser le franc trouver sur le marché son juste équilibre ? Il risque désormais de fluctuer à proximité de la parité face à l’euro, alors que, à 1.20 franc, il était déjà surévalué. A la parité des pouvoirs d’achat, il devrait même être à 1.30 franc.

Si comparaison n’est pas raison, on peut néanmoins tirer du premier «lâchage» du franc, entre 1973 et 1978, quelques utiles enseignements. Il y eut d’abord une sévère récession, avec une explosion du chômage (1’030 chômeurs en décembre 1974, 26’258 en décembre 1975) et un recul de plus de 7% du PIB réel en 1975, le plus sévère de tous les pays de l’OCDE, puis une croissance très faible jusqu’à la fin de la décennie ; il faudra cinq ans à la Suisse pour retrouver son niveau d’activité de 1973. Ces années-là accélérèrent ensuite le déclin de l’industrie mécanique, particulièrement à Genève (Sécheron, Charmilles, SIP, Tavaro…), et l’industrie horlogère faillit disparaître. En somme, de la politique structurelle cachée derrière de la politique monétaire.

A vrai dire, ce que la pensée économique et politique dominante a reproché pour l’essentiel au cours plancher, c’était de gonfler de manière «déraisonnable» les avoirs en devises de la BNS, et de grossir d’autant la perte qu’elle subirait lorsqu’elle les revendrait. Alors de deux choses l’une. Soit il fallait abandonner le cours plancher beaucoup plus tôt, soit il fallait persévérer dans l’accumulation d’euros en tablant sur un redressement conjoncturel dans la zone euro qui se produirait bien un jour, une fois que la BCE, un peu tard (mais mieux vaut tard que jamais), se serait enfin mise à racheter en masse de la dette publique. L’euro, alors, remonterait, comme le fait aujourd’hui un dollar dopé par la reprise américaine.

La crédibilité de la BNS en aurait-elle souffert ? Pas davantage que maintenant qu’elle a abandonné un cours plancher trois jours après avoir réaffirmé son rôle central dans la politique monétaire. Véniel ou mortel, le péché de mensonge ?

 

 

 

Commentaires

Soit il fallait abandonner le cours plancher beaucoup plus tôt, soit il fallait persévérer dans l’accumulation d’euros en tablant sur un redressement conjoncturel dans la zone euro qui se produirait bien un jour, une fois que la BCE, un peu tard (mais mieux vaut tard que jamais), se serait enfin mise à racheter en masse de la dette publique.
1. Il aurait fallu ne jamais fixer de cours plancher, faut le dire.
2. La plupart des analystes voient dans le QE européen une façon de faire descendre le cours de l'euro. Trop pour l'estomac de la BNS. Le contraire de ce que vous affirmez, donc.
3. Errare humanum est, perseverare diabolicum.

Écrit par : Géo | 20/01/2015

L'anticipation du QE de la BCE affaiblit l'euro. Facile à comprendre. Par contre l’éventuelle sortie de la Grèce du système de la monnaie unique j'ai du mal à faire le lien. Pourriez vous nous éclairer s'il vous plaît ?

Écrit par : Néophyte | 20/01/2015

Probablement parce qu'une sortie de la Grèce déclencherait par cascade celle de l'Italie, de l'Espagne, de la France... donc la fin de l'euro.

Écrit par : Stepczynski | 20/01/2015

Je ne suis pas oncle Bernard , cependant je suis un terroriste éconoclaste, et si la BNS dévaluait le franc? ou faisait marcher la planche à billets inondant le marché de Giacometti créant une zone fortement inflationniste?
C'est grave docteur?

Écrit par : briand | 20/01/2015

Merci pour votre réponse.

Écrit par : Néophyte | 20/01/2015

Je viens de lire votre article précédant. Étonnant ! On aurait dit que vous avez pressenti quelque chose. Merci encore.

Écrit par : Néophyte | 20/01/2015

Si j'ose brusquer un peu votre réflexion: en matière monétaire, nul n'a la science infuse, pas même ceux qui sont appelés à prendre des décisions. L'aveu de Fritz Leutwiler, ses successeurs pourraient le prendre à leur compte, ce qui ne signifie pas grand-chose: la crédibilité d'un banquier central ne dépend ni de sa sincérité (ça c'est de l'humour), ni de ses connaissances, mais de son indépendance, autrement dit de sa capacité de faire des choix qui "font mal". Quant à un cours qui reflèterait la parité du pouvoir d'achat, difficile d'y croire: il en va des devises comme de la température ressentie, souvent bien différente de celle indiquée par le thermomètre. Bref, le franc, c'est la Suisse vue du dehors. Pas si mal que ça, non ?

Écrit par : Jürg Bissegger | 20/01/2015

Dévaluer le franc ?! Ce serait imaginer inverser le cours du Rhône jusqu'au glacier d'Aletsch...
Mais trêve d'image: en défendant un cours plancher face à l'euro, la BNS a bien en quelque sorte dévalué le franc, puisque l'euro ne cessait de s'affaiblir. Et fait marcher la planche à billets, puisque la défense du cours plancher passait par l'achat d'euros contre francs, francs créés par là même.

Écrit par : Stepczynski | 20/01/2015

De mes souvenirs, mes années 1970 à Genève: tout baignait en Suisse, face aux dévaluations à tiroir du Fr en France - quand le mark s'en tirait

Genève connu ses périodes subissant les cracks pétroliers mondiaux que furent les années 1992-3, payées par des refondage de multinationales valant charettes de licenciements

Rebelotte entre 1998 et 2002 avec la soit-disant bulle informatique, pour ce qui est du maniement des licenciements de masse par des multis de la place, qui revendaient leur biz avant de reparaître ailleurs

Rebelotte en Suisse dès 1998 et accentué dès 2002, pour ce qui est du chomage de masse créé par la libre-circulation, où mieux valait n'être que photo-copieur dans une multi, que cadre CH sous ordres d'un big-boss expate

Dsl de vous contredire sur les réalités des époques que vous analysez.
par ailleurs mes valeurs & position de cadre sup refusant d'appliquer, en raison de l'illégalité &/ou du caractère délictuel, x ordres de supérieurs, m'ont fait vivre la dure réalité de ces époques, bien loin de ce qu'exprime votre billet.

Courtoisement vôtre,

Écrit par : genevois déshérité | 20/01/2015

Sauf que.
En d'autres temps, d'autres régimes / autres paramètres

Aucune analyse, aucuns chiffres aucunes sats ne peuvent servir de base comparative, ailleurs ou

en Suisse tout comme ici dans ce canton de Genève, entre 1974 et 2014.

Écrit par : genevois déshérité | 20/01/2015

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