18/11/2014

Le côté obscur de la finance

Après la crise de 2008, on pouvait penser que les banques, déconfites et honteuses, feraient profil bas et encaisseraient sans broncher les sanctions accompagnant leur sauvetage. Hé bien non ! Comme vient de le montrer une enquête menée conjointement par la CFTC américaine, la FCA britannique et la FINMA depuis 2010, quatre ou cinq grandes banques dont UBS, qui se partagent à elles seules la moitié d’un marché mondial des devises estimé à 5,3 billions de dollars de chiffre d’affaires quotidien (mars 2013), se sont laissées aller à manipuler les cours de référence de quelques unes des principales monnaies qui y sont négociées.


Concrètement, des traders de leurs salles de marché ont semble-t-il échangé des informations sur les carnets d’ordres de leurs clients de manière profiter des trente secondes précédant et suivant le fixing de 16h – dit “4pm WMR-Fix”, qui arrête chaque jour les valeurs de référence à la clôture du marché – pour passer des ordres à leur avantage. (On n’est pas très loin de la manipulation tout aussi inadmissible du Libor, au printemps 2013, où des traders d’UBS également avaient été pris la main dans le sac).

Cette pratique de front running, comme un paquet d’autres procédés (“jamming”, “partial filling”, etc.) tout aussi condamnables, n’est pas propre au marché des devises. Elle découle d’un problème bien connu des économistes, qui est celui dit du «principal-agent», savoir de l’asymétrie d’information qui existe entre le «principal» (le donneur d’ordre dans le cas présent, l’assureur dans sa relation avec l’assuré, l’employeur face au salarié dans le contrat de travail, etc.) et l’«agent» (la banque ici, l’assuré, le salarié, etc.) qui en sait beaucoup plus que lui.

En l’occurrence le trader, indélicat ou tout simplement incapable de résister à l’appât du gain facile, détourne à son profit une partie du bénéfice qu’espère réaliser le donneur d’ordre en tirant parti de la connaissance préalable qu’il a du prix offert ou demandé par ce dernier. La question est délicate, et pour tout dire à peu près insoluble, puisque la banque est par nature au courant de la situation et des intentions d’une clientèle dont elle héberge le patrimoine, qu’elle conseille, et dont elle exécute les ordres. Et à la limite, tout «teneur de marché», tout market maker, est par définition un front runner (de même, pourrait-on ajouter, que tout informaticien de banque a virtuellement accès à toute l’information disponible).

Pour réprimer autant que faire se peut ce genre de pratiques, les autorités n’ont pas beaucoup de choix, s’agissant pour l’essentiel de marchés OTC, c’est-à-dire de marchés de gré à gré, non régulés et échappant par conséquent à toute surveillance. Elles se rabattent par défaut sur l’inspection et le contrôle de l’organisation de la banque, la vérification de ses procédures internes, de ses règles de «compliance», etc., et infligent de sérieuses pénalités financières lorsque par chance elles tombent sur les traces de flagrants délits. Ce que viennent de faire la FINMA et les autres régulateurs internationaux, en condamnant par exemple, et pour l’exemple, UBS à verser au total près de 800 millions de francs d’amendes et de confiscation des bénéfices.

Au-delà, personne ne veut, ne peut aller. On avait pensé un instant remplacer les marchés OTC par un marché officiel. Immense, ingérable, il n’aurait même pas pu empêcher la formation de nouveaux dark pools, ces plateformes occultes qui naissent et disparaissent comme par enchantement. Ainsi va la finance, qui se fiche comme de colin-tampon du qu’en dira-t-on.

07:52 Publié dans Banques suisses, Concurrence, Démocratie, Ethique | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

Où va en finalité l'argent des amendes? Qui en profite?

Écrit par : Pierre Béguin | 18/11/2014

Ce serait mal connaitre les banques que de "croire" qu'ils vont se soumettre à quelque règlement que ce soit !

Au pire, ils sacrifie un de leurs soldats et payent une amende ridicule, ça ne va jamais plus loin, de toute manière les politiques et les juges mouillent dans le même jus !

Écrit par : Corto | 22/11/2014

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