26/08/2014

Ça chauffe dans la tête des économistes !

Ça chauffe dans la tête des économistes ! Jamais la cervelle des économistes n’a autant chauffé. De Lindau sur la côte allemande du Bodan, où vient de se tenir la 5e rencontre des prix Nobel d’économie, à Jackson Hole, rendez-vous annuel des banquiers centraux à l’invitation de la Réserve fédérale américaine, on s’est demandé dans tous les sens comment agir au mieux pour sortir enfin nos économies de la Stagnation Séculaire (Paul Krugman) dans laquelle la crise des subprime les a semble-t-il définitivement plongées.


Pour faire court, ces économies sont coincées entre une inflation dangereusement inexistante et des taux d’intérêt pratiquement nuls, qui rendent inopérantes toutes les mesures classiques et même hétérodoxes de politique monétaire. A quoi bon en effet continuer d’asperger le système bancaire de liquidités si, faute de confiance, les banques ne prêtent pas et que, faute de débouchés, les entreprises renoncent à investir ?

Quant aux Etats, ils sont pour la plupart bien trop endettés pour suppléer durablement aux défaillances de la demande privée. La question des taux semble bien centrale.

L’impossibilité de rendre négatifs les taux d’intérêt réels – puisque justement l’inflation demeure trop faible – n’est peut-être pas simplement liée à l’atonie conjoncturelle. Il se pourrait, commence-t-on à penser, qu’elle résulte d’un phénomène beaucoup plus profond, de nature démographique celui-là, qui est le comportement d’épargne de nos populations vieillissantes. L’allongement de l’espérance de vie conduit en effet les individus aussi bien que les institutions collectives de prévoyance (caisses de pensions, assurances, banques) à constituer une épargne supplémentaire et accroître du coup leur demande d’actifs financiers sûrs, savoir leurs achats d’obligations d’Etat, ce qui a pour conséquence, précisément, une baisse des taux… et la formation dès lors inévitable de bulles spéculatives. Bulles parfaitement «rationnelles», en ce qu’elles sont le seul moyen d’éponger le trop-plein d’épargne. Voilà, concluent bon nombre de théoriciens, en quoi consiste ce qu’il faut considérer comme le paradoxe des sociétés vieillissantes !

La présence d’une épargne excessive, en tout cas, n’est contestée par personne, mais son corollaire, la nécessité de tolérer une dépense publique supérieure – car une réduction des déficits budgétaires, si souvent postulée, ne ferait qu’amplifier le problème – prête davantage à discussion. L’Allemagne en particulier continue de vivre avec le traumatisme de l’hyperinflation qu’elle a connue en 1923, et se refuse catégoriquement à faire tourner la planche à billets.

Faute de s’accommoder de la survenue récurrente de bulles spéculatives, d’autres moyens tout aussi efficaces de diminuer l’excès d’épargne consisteraient en définitive à relever l’âge de la retraite, et à remplacer, dans les systèmes de sécurité sociale, la capitalisation par la répartition… Comme on voit, ça chauffe dans la tête des économistes !

07:29 Publié dans Banques centrales, Croissance, gouvernance | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

Commentaires

Bonjour Monsieur Stepczynski,

Pourriez-vous nous expliquer brièvement comment et à partir de quoi sont crées ces liquidités et aussi par quels canaux sont transférées à l'économie et surtout qui sont les destinataires premiers de ces liquidités?

Bien sûr c'est peut-être trop demander, cependant on entend tellement à propos de ces créations de monnaie et des ses effets et jamais on a véritablement accès à une explication pour les néophytes que nous sommes et qui démystifie ce processus. Car on a l'impression que de la monnaie est "imprimée" à partir de rien et que cette monnaie se retrouve gratuitement chez les plus riches.

Écrit par : Dan | 26/08/2014

L’explication risque d’être un peu longue et compliquée, donc accrochez-vous !
On appelle liquidités tous les avoirs immédiatement disponibles, permettant de régler un achat, de rembourser une dette, etc. Il s’agit donc, en fin de compte, de la monnaie sous ses différentes acceptions : espèces, trésorerie, encaisse, etc.
C’est la banque centrale qui émet la «monnaie centrale» (les billets de banque) dont les banques ont besoin pour faire face aux opérations de retrait auxquelles procèdent leurs clients détenteurs de comptes: vous, moi, les entreprises.
La «monnaie centrale» n’est en réalité qu’une toute petite partie de la masse monétaire totale représentée par l’ensemble des dépôts du public, qui résultent, eux, de la création monétaire par les banques. Pour rappel : chaque fois qu’une banque ouvre un crédit, elle «crée» du même coup de la monnaie. Créance (de la banque sur l’emprunteur, à l’actif de son bilan) et dette (de la banque vis-à-vis du titulaire du compte, au passif) sont les deux faces d’une même opération. Le remboursement d’un prêt «détruit» donc de la monnaie, puisqu’il efface la créance et la dette simultanément.
Comment la «monnaie centrale» (les billets) est-elle émise par la banque centrale ? Tout simplement à l’occasion de ses rachats (ou de ses «prises en pension») auprès des banques de titres de créance sur des emprunteurs publics (obligations d’Etat), de devises étrangères ou d’autres actifs (or, positions au FMI, etc) que ces banques lui présentent, et qu’elle est autorisée par la loi à inscrire à son bilan. La banque centrale règle en effet ces achats par les billets qu’elle met en circulation - ou tient à disposition des banques sur les comptes («comptes de virement») que celles-ci détiennent auprès d’elle. Ce sont donc, en résumé, les banques qui déclenchent le processus d’émission de «monnaie centrale» chaque fois qu’elles demandent à la banque centrale de leur fournir des billets en échange de titres, de devises, etc.
De même qu’on ne peut faire boire un âne qui n’a pas soif, la banque centrale ne peut forcer les banques à lui demander des billets. Si, en temps de crise, la demande de crédits dans l’économie faiblit, la probabilité que la demande de billets (dont la quantité est une proportion relativement stable de la masse monétaire totale) faiblisse aussi est assez grande. La banque centrale peut certes de son propre chef décider d’acheter des créances ou des devises, mais si les banques qui les lui cèdent n’ont pas l’occasion d’augmenter leurs crédits à l’économie, la «monnaie centrale» mise à leur disposition demeurera dormante sur leurs comptes auprès de la banque centrale. D’où cette tendance, nouvelle, de certaines banques centrales, surtout anglo-saxonnes, à recourir à des formes de «QE» («quantitative easing») parfaitement non conformes à l’orthodoxie, en finançant directement des collectivités publiques ou même des entreprises dont elles achètent les emprunts, c’est-à-dire en passant par-dessus la tête des banques.

Écrit par : Marian Stepczynski | 26/08/2014

Merci beaucoup ! Elle me convient assez votre réponse bien que je me rends compte qu'il faut que j'approfondisse quelque peu plus les notions de "monnaie" et d'émission de celle-ci. Merci beaucoup encore !

Écrit par : Dan | 26/08/2014

J'en reste baba . mais est - ce que la généralisation à grande échelle des processus exceptionnels "QE" pour une période exceptionnelle n'expose pas ces banques à devoir faire face à une reprise d'une inflation difficilement maitrisable?
Je viens de terminer le roman sur l Le Life Settlement "Roman américain d'Antoine Bello , je ne me suis pas encore remis.

Écrit par : briand | 26/08/2014

Oui en effet, la sortie du "QE" posera le moment venu un sacré défi aux banques centrales, contraintes sans doute de faire monter les taux d'intérêt à des niveaux qui surprendront des marchés accoutumés à des taux extrêmement bas...

Écrit par : Marian Stepczynski | 27/08/2014

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