05/08/2014

Fonds vautours, drôles d’oiseaux

On les appelle vautours parce que, à l’instar du volatile en question, ils profitent de l’état de faiblesse de leur proie pour fondre sur sa dépouille. Mais si le rapace est utile à l’écosystème, les fonds spéculatifs, qui misent sur la détresse d’un débiteur pour réaliser d’insolentes plus-values en rachetant ses emprunts à des conditions dérisoires avant d’en récupérer le montant intégral du nominal, méritent-ils qu’on les considère identiquement comme des éboueurs naturels du capitalisme ?


Voilà en tout cas ce que pensent les tenants d’une conception «pure» du libéralisme : si des hedge funds tels que l’Elliott Capital Management de Paul Singer ou l’Aurelius Capital Management de Mark Brodsky ont pu racheter à 6% de leur valeur faciale des emprunts argentins dont ils réclament à présent en justice le remboursement à 100% – alors que plus des neuf dixièmes des créanciers de l’Argentine avaient accepté, en 2005 et 2010, de transiger sur un remboursement (qui plus est échelonné dans le temps) d’à peine le tiers de leur mise –, c’est après tout leur droit le plus strict, et l’application on ne peut plus claire des règles du capitalisme. L’Argentine est aussi mal gouvernée aujourd’hui qu’elle l’avait été sous Raul Alfonsin et la bonne demi-douzaine de régimes défaillants que le pays a connus depuis son indépendance en 1816. C’est de ce côté-là, et non de celui des acteurs financiers, qu’il faut chercher les responsabilités.

Il y a toutefois un hic dans ce déni de toute éthique dans le fonctionnement des marchés. Il n’est pas satisfaisant, du point de vue de l’intérêt général, qu’une infime minorité puisse s’appuyer sur le droit formel pour obtenir un traitement outrancièrement privilégié par rapport à la majorité. Une clause des accords de restructuration de la dette argentine prévoit certes qu’aucun groupe de créanciers ne peut être mis au bénéfice de conditions plus favorables que les autres. Mais cette clause, dite RUFO, expire à la fin de l’année, et les fameux fonds spéculatifs ont beau jeu de compter sur cette toute proche échéance.

Sur tous les marchés de biens et services, les règles de concurrence, et l’activité des organes chargés de les appliquer, veillent à ce que le principe d’égalité de traitement soit respecté. Que sur les marchés financiers il n’en aille pas ainsi, et que des vautours puissent réaliser sans effort et pratiquement sans mise de fonds des profits frisant les 1500% quand les souscripteurs des mêmes obligations ayant payé plein pot subissent, eux, une perte de 70%, montre bien qu’une réglementation plus stricte s’impose, non pas pour faire triompher le Bien sur le Mal, mais tout simplement pour empêcher les excès.

Impossible ? Voire. Il ne devrait pas être si difficile, par exemple, d’appliquer sur ces marchés-là la pratique, éprouvée ailleurs, consistant à donner force obligatoire à des accords passés entre contractants représentant une majorité de l’offre et de la demande. On pourrait de même y transposer la bonne vieille notion de «clause de la nation la plus favorisée» qui fut l’un des principes fondateurs du GATT et continue sa vie à l’OMC. La finance, après tout, n’est pas une culture hors sol, mais une activité intrinsèquement liée au reste de la vie économique, aux règles de laquelle il serait logique qu’elle se plie.

08:09 Publié dans Ethique, Finances, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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