06/05/2014

Ce Français qui fait mouche aux Etats-Unis

Extraordinaire, le succès de Thomas Piketty en Amérique ! Son pavé de 800 pages (Le Capital au XXIe siècle), à peine remarqué hors du monde francophone à sa parution en 2013, s’arrache littéralement aux Etats-Unis depuis qu’il y a été traduit. Il est vrai que l’ouvrage tombe sur un terreau fertile : jamais le débat public sur l’origine des inégalités n’avait été aussi intense dans un pays traditionnellement attaché à la liberté d’entreprendre en tant que facteur de réussite personnelle. L’énorme et croissant écart de revenus entre une infime minorité d’hyper riches et l’immense majorité des classes plus modestes appelle une explication, et des remèdes, que se disputent théoriciens de gauche et de droite, les premiers voyant dans de telles inégalités le principal frein à la croissance, les seconds faisant au contraire de celle-ci le seul moyen de réduire celles-là.


Le mérite de Piketty est d’avoir pris la peine d’analyser de longues séries statistiques avant de poser un diagnostic dont peu d’analystes contestent la pertinence. Oui, les inégalités, mesurées par une augmentation de la part du capital au revenu global, augmentent rapidement après avoir chuté entre les années 30 et les années 70 pour cause de guerre et de réformes sociales, dessinant une sorte de courbe en U qui, faute de correctifs suffisants en forme de redistributions par l’impôt, nous conduit tout droit à la catastrophe.

Sorte de marxiste à l’envers (Marx annonçait la fin du capitalisme par la baisse tendancielle du taux de profit, tandis que Piketty le voit augmenter plus rapidement que le revenu), l’économiste français rejoint l’auteur du Capital sur le point, central, de la concentration des moyens de production. Mais il la fait découler presque exclusivement de la transmission du patrimoine – «Mieux vaut hériter que mériter», titre alors Libération – et en conclut logiquement que le bon moyen de combattre les inégalités serait d’augmenter (ou de réintroduire) les droits de succession, contre la tendance générale à les faire disparaître.

Quelques points cependant prêtent à discussion. Il semble tout d’abord – mais une lecture plus attentive de l’ouvrage s’imposerait au préalable – que la part du revenu échéant au travail dans le revenu total ne soit pas aussi uniformément décroissante que l’affirme l’auteur. Elle l’est sans doute pour les catégories de salariés moyennement ou peu qualifiés, mais pas pour les catégories les mieux rémunérées, qui regroupent aussi bien les travailleurs des secteurs assis sur des rentes de situation (les monopoles et la finance, pour faire court) que le personnel hautement qualifié des secteurs à fort contenu technologique. Et ce n’est pas un hasard si les inégalités de revenu ont (re)commencé à se creuser à partir des chocs pétroliers pour s’accélérer ensuite avec la mondialisation des échanges, la «financiarisation» de l’économie et la révolution de l’informatique et des communications (les fameuses TIC). En tout état de cause, c’est vraisemblablement moins la transmission de patrimoines par l’héritage que l’apparition rapide de nouvelles fortunes construites sur ces bases inédites qui en est à l’origine. 

En ce sens, le «biais marxiste» de l’approche choisie par Piketty fait un peu vieille France.

07:08 Publié dans Air du temps, Capital, salaires, revenus | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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