04/02/2014

Serait-ce, déjà, la fin du travail ?

La Suisse va incontestablement mieux que la plupart de ses voisins, mais ce serait une erreur que d’y voir la preuve que nous sommes et demeurerons longtemps meilleurs que les autres pour la simple raison, par exemple, que nous saurions mieux qu’eux maîtriser nos dépenses publiques, et que notre système de formation à nul autre pareil nous protégerait à jamais de l’adversité. Si le reste du monde développé connaît un sous-emploi persistant malgré une croissance – molle mais croissance tout de même – c’est peut-être bien, à y réfléchir, qu’il y a dans ce mal-être économique fait de chômage persistant et de stagnation des salaires réels depuis des décennies quelque chose de plus profond et de plus durable que l’effet de mauvaises politiques, et que par conséquent l’exception helvétique n’est pas destinée à durer. Ici aussi l’automatisation des tâches, y compris dans les activités où on l’attend le moins, devrait finir par imposer sa loi.


Ne serait-ce pas que la thèse de Rifkin est en train de se vérifier et que nous vivrions, comme l’a écrit l’économiste américain, «la fin du travail» ?

Plusieurs analyses dont un récent dossier de The Economist s’est fait l’écho (18 janvier) nuancent la thèse en l’asseyant plus solidement sur les faits, les comportements et le raisonnement économique, mais confirment grosso modo le diagnostic. Oui, il est fort probable que l’accélération ahurissante du progrès technique dont nous sommes les témoins conduise à ce que, sous l’empire d’une innovation en perpétuel mouvement, des automatismes et des machines – donc du capital ­– remplacent infiniment plus d’activités tertiaires que ce que nous imaginions jusqu’ici et finissent par détruire cette couche moyenne du monde du travail formée d’une bonne moitié de salariés occupés à des tâches d’une banalité affligeante il faut le dire («bullshit jobs» écrivent les auteurs), ne laissant plus subsister qu’une élite hyperspécialisée et grassement rémunérée au sommet, et une cohorte de «working poors» mal formés et mal payés au bas de l’échelle. N’y sommes-nous pas déjà en un certain sens ?

Le sous-emploi, dans cette hypothèse, ne résulterait pas fondamentalement d’un manque de travail, mais du fait que les filets tendus toujours plus haut par nos systèmes sociaux incitent une marge croissante de la population à renoncer à travailler plutôt qu’accepter des emplois peu valorisés et surtout moins rémunérateurs que les indemnités de chômage ou le recours à l’aide sociale. Même aux Etats-Unis, où pourtant le marché du travail passe pour être particulièrement «flexible», la proportion d’adultes engagés dans la vie active n’a jamais été aussi faible depuis 1978.

Si ce qui précède contient une parcelle de vérité, alors il se pourrait que le niveau du chômage à Genève, «lanterne rouge» de la Suisse à cet égard, soit aussi le reflet d’une transformation des structures, y compris dans les activités tertiaires, plus avancée et plus rapide que dans le reste du pays.

14:26 Publié dans Emploi | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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