26/11/2013

«La critique est aisée, et l’art est difficile» (Le Glorieux, II, 5)

Que la Banque nationale n’ait pas eu à intervenir une seule fois cette année pour défendre le cours plancher du franc face à l’euro ne décourage visiblement pas ses détracteurs de pointer du doigt les risques qu’il y a selon eux à persévérer dans la voie choisie. Comme si le péché qui a consisté toujours selon eux à entrer dans une politique de change, d’abord véniel, devenait mortel au fur et à mesure que le temps s’écoulait.

En gros et pour résumer,...


la BNS 1° se serait privée de tout degré de liberté en s’alignant de la sorte sur la politique monétaire de la BCE, et ne pourrait plus en particulier combattre efficacement l’emballement des marchés d’actifs réels (immobiliers et boursiers), emballement né de taux d’intérêt trop bas ; 2° essaierait par des moyens aussi peu efficaces que les mesures anti-surchauffe des années soixante (réserves obligatoires, « intérêt négatif » sur les dépôts bancaires, etc.) de compenser ce déficit d’autonomie ; et enfin 3° accumulerait, via les liquidités excessives gonflant démesurément le passif de son bilan, un potentiel inflationniste qu’elle serait bien en peine, le moment venu, de neutraliser. La Suisse risquerait ainsi de payer cher, à terme, le soulagement qu’elle a prodigué dans l’immédiat, par des mesures exceptionnelles, à son secteur exportateur.

La critique n’est pas dénuée de tout fondement, mais elle fait l’impasse sur l’autre versant du dilemme auquel l’autorité monétaire se trouvait confrontée. Ne pas stopper l’ascension du franc aurait bel et bien entraîné la Suisse dans une sévère déflation, plus grave encore que celle qui, en 1973, lors de la mise en flottement du franc, avait failli tuer l’horlogerie et déclenché pour l’ensemble de l’industrie une longue période de stagnation.

Ensuite, il n’est pas certain du tout qu’il soit dans le pouvoir d’une banque centrale de prévenir la formation de bulles spéculatives ; le bas niveau actuel des taux d’intérêt est davantage le reflet d’une absence totale d’anticipations inflationnistes que la conséquence d’une profusion de liquidités primaires (Mo). Lesquelles, d’ailleurs, sont restées pratiquement sans effet sur la masse monétaire (M1), puisque restées parquées sur les comptes à vue que les banques entretiennent auprès de la BNS, au lieu d’être injectées par ces dernières sous forme de crédits à l’économie.

Reste que, en effet, les centaines de milliards de devises étrangères accumulées par la BNS depuis l’instauration du cours plancher sont exposées à un risque de change si d’aventure ce plancher devait être défoncé. Il en résulterait, du point de vue comptable, une perte abyssale pour la BNS, et une impossibilité pour elle de distribuer aux cantons et à la Confédération un bénéfice qui n’existerait plus. Pire, assurent les pessimistes, la BNS y perdrait de sa crédibilité, dommage suprême pour une banque centrale qui a fait d’une réputation patiemment bâtie le meilleur gage de son indépendance.

Diantre, que le succès est difficile à porter dans ce pays ! Car soyons clairs : derrière la critique académique portée contre la réussite d’une politique il est vrai osée se cache aussi le désappointement de ceux qui, forts de leur savoir magistral, en avaient prédit l’échec.

06:29 Publié dans Banques, Banques centrales, Monnaie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

Commentaires

Il est évident que les banques centrales portent une responsabilité de tout premier plan dans la formation la méga-bulle de liquidités, vu qu'à chaque fois que ladite bulle a commencé à éclater (la première fois lors du crash de 1987), les banques centrales sont intervenues massivement. Sans ces interventions, la bulle se serait totalement dégonflé, avec certes de graves conséquences, mais néanmoins nettement moins graves que celles qui nous attendent, vu qu'après ces interventions, la bulle s'est gonflée encore davantage.

Écrit par : Larry | 27/11/2013

" Car soyons clairs : derrière la critique académique portée contre la réussite d’une politique il est vrai osée se cache aussi le désappointement de ceux qui, forts de leur savoir magistral, en avaient prédit l’échec. "

Vous avez parfaitement raison et cette maxime se vérifie d'ailleurs dans bien d'autres domaines. On désigne cette posture par "Schadenfreude" en allemand, cette joie perverse qui consiste à se réjouir du malheur d'autrui ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 28/11/2013

"le désappointement de ceux qui, forts de leur savoir magistral, en avaient prédit l’échec"

Comme il est écrit dans l'article, il est bien trop tôt pour juger définitivement, les risques sont toujours présents et les critiques pourraient bien finir par obtenir raison.

"On désigne cette posture par "Schadenfreude""

La vôtre et celle de l'auteur est désignée par "procès d'intention".

Écrit par : Larry | 28/11/2013

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