29/10/2013

Le luxe existera toujours, mais ses adorateurs deviennent de plus en plus versatiles

Ernst Thomke, l’un des pères de la Swatch, a semé une certaine émotion la semaine dernière en affirmant que l’industrie horlogère faisait fausse route en ne s’intéressant plus qu’à la montre de luxe et en lâchant ce qui fait d’une industrie le cœur même de sa raison d’être, savoir la production de masse. Il a reçu quelques jours plus tard un appui indirect de la part de la Commission de la concurrence, qui vient d’accepter de limiter à 2019 l’obligation faite à Swatch Group de livrer des mouvements mécaniques au reste de la branche. Le pas est encore timide, mais il signifie que des maisons qui n’ont souvent d’horloger que le nom, si prestigieux soit-il, devront apprendre à nager seules.


Le lien entre la décision de la Comco et la remarque du dernier survivant du quatuor salvateur de l’horlogerie suisse – Ernst Thomke, Nicolas Hayek, Pierre Arnold et le banquier Peter Gross (UBS) – tient en ceci qu’elles pointent toutes deux vers le même objectif : si elle entend ne pas se trouver confinée à une stricte activité de niche, aux produits à très haute valeur ajoutée, mais simple confettis (2,5% des ventes en volume) à l’échelle du marché mondial, l’horlogerie suisse doit réapprendre, comme déjà au sortir de la crise de la fin des années 70, à redevenir une vraie industrie, présente dans toute la gamme et maîtrisant tous les maillons de la chaîne de valeur.

Le risque est double. En négligeant, comme c’est le cas aujourd’hui, l’essentiel du marché mondial pour le laisser à des producteurs du bas et moyen de gamme mais omniprésents, l’horlogerie risque de perdre un leadership technologique et logistique qu’elle avait magistralement reconquis naguère (avec la Swatch mais pas seulement). Ensuite, rien ne garantit, même si l’on croise les doigts, que les succès inégalés des Rolex, Patek Philippe et autres Omega ne soient un beau jour rattrapés sur leur propre terrain par d’ambitieux challengers venus d’ailleurs. Le luxe existera toujours, mais ses adorateurs deviennent de plus en plus versatiles et perméables au changement. La donna è mobile, disait déjà Verdi…

Concrètement, cela revient à dire que la haute horlogerie dont nous sommes si fiers pourrait bien représenter, sur les sommets où elle se concentre, ce que les analystes appellent un «Klumpenrisiko» : qu’elle vienne un beau jour à rencontrer une difficulté sur son chemin, ce qu’à aucun titre on ne lui souhaite, et c’est toute une région, tout un canton, qui pourraient en subir de plein fouet les effets, sous forme de pertes d’emplois et de rentrées fiscales.

Le propos est aujourd’hui iconoclaste, tant les horlogers suisses dominent le marché mondial en termes de chiffre d’affaires, et sont passés maîtres dans la promotion de leurs images de marque. Mais on rappellera que dans d’autres secteurs aussi des noms prestigieux ont connu de longues heures de gloire avant que leur étoile ne finisse par pâlir, faute d’une base industrielle suffisante.

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Commentaires

Bonjour,

Je partage tout à fait votre analyse, mais la réflexion qui vaut ici pour l'industrie horlogère pourrait aussi s'appliquer à d'autres domaines industriels suisses, tant il est vrai que la Suisse ne doit pas se résigner à ne devenir qu'une économie de services. Un tel scénario serait dangereux, même si il est actuellement profitable, car comme vous l'écrivez, si "La donna è mobile", le monde l'est davantage encore ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 29/10/2013

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