06/08/2013

La jeune femme voilée du tram 12

On parle peu de Genève dans les journaux alémaniques, presque aussi rarement que les nôtres s’intéressent à Glaris ou à la Thurgovie. Pour que la «Rhonestadt» accède aux colonnes de la presse d’outre-Sarine, il a fallu dernièrement que l’infante d’Espagne décide de s’installer ici, ou qu’il s’y soit produit quelque nouvelle «Genferei». A moins encore qu’il ne se soit agi des imbroglios financiers auxquels la fille d’un président d’Asie centrale domiciliée sur un coteau genevois se trouverait soi-disant mêlée.

Cette indifférence à l’endroit de ce qui se passe dans la seconde ville du pays, hormis le fait, dûment cartographié dans la NZZ du 26 juillet, que cette ville est le chef-lieu du canton le plus peuplé de pickpockets, aboutit à une profonde méconnaissance des réalités les plus élémentaires qui font pourtant de Genève la dénomination helvétique la plus connue au monde.


Ainsi, toujours au jeu des «cartes de Suisse» qui animent les pages estivales du grand quotidien zurichois, on apprend avec stupeur (NZZ du 3 août) que le canton de Genève ne compte que 270'000 habitants, ce qui le relèguerait quelque part entre ceux de Soleure et de Bâle-Campagne. Même si la Ville de Genève, avec ses 188’500 habitants, apparaît dans un cartogramme substituant la démographie aux superficies aussi grande que tout le territoire des Grisons, il y a là une distorsion qu’on ne corrige qu’une fois que l’on a saisi qu’il ne s’agit pas de la population totale des cantons, mais de ce qu’il en reste une fois celle des grandes villes déduites.

Mal informée, et par conséquent ignorante de tout ce qui touche à la vie ou à l’économie genevoise, l’opinion alémanique rechigne à laisser tomber ses préjugés. Les grandes caisses de pensions des bords de la Limmat investissent peu à Genève, les financiers qui s’installent au bout du lac viennent davantage de Londres que de Zurich. On ne s’aventure guère au-delà des murs de Palexpo lorsque s’y tient le Salon de l’auto, et l’on ne connaît du canton que les quatorze kilomètres de l’autoroute de contournement.

On manque ainsi l’occasion de découvrir, au travers des expériences du vécu quotidien que tout voyageur rapporte de ses séjours à l’étranger, les multiples facettes qui font de Genève une grande ville, ou en tout cas «la plus petite des grandes villes» comme la présentent les prospectus promotionnels. Nos chers Confédérés de passage auront ainsi manqué l’occasion d’assister à des scènes du genre de celle-ci, saisie dans le tram 12, où une jeune femme voilée, qui s’était précipitée peu auparavant au secours d’une dame âgée encoublée dans son chariot à commissions, expliquait ce qui l’avait amenée à choisir cette ville («si intéressante, si bien organisée») plutôt que retourner vivre à Marseille («où les musulmans sont trop racistes»), même s’il est si difficile d’y trouver à se loger.

L’une des grandes forces de Genève, c’est précisément ce multiculturalisme, ce cosmopolitisme propre aux grandes métropoles, qui y attire les grandes entreprises en même temps qu’en retour ces dernières attirent une main-d’œuvre hautement qualifiée et sont ainsi à la source d’une valeur ajoutée bien supérieure à la moyenne nationale.

Dommage qu’à Zurich on en soit si peu conscient.

09:47 Publié dans Air du temps, Démocratie, Genève | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

Commentaires

"Dommage qu’à Zurich on en soit si peu conscient"

Dans un canton qui a pu appeler son aéroport "Unique", il n'y a vraiment pas de quoi s'étonner !

Écrit par : Michel Sommer | 12/08/2013

Si l'on retient votre joli tableau :

" L’une des grandes forces de Genève, c’est précisément ce multiculturalisme, ce cosmopolitisme propre aux grandes métropoles, qui y attire les grandes entreprises en même temps qu’en retour ces dernières attirent une main-d’œuvre hautement qualifiée et sont ainsi à la source d’une valeur ajoutée bien supérieure à la moyenne nationale."

Comment expliquez-vous alors que Genève soit le canton le plus endetté de Suisse ?

Je récapitule un peu selon vous :

- une ville dynamique et économiquement très bien gouvernée.
- des entreprises qui ne cessent de venir s'y installer.
- une valeur ajoutée bien supérieure à la moyenne nationale.


Mais l'endroit le plus endetté de Suisse.

Comment l'expliquez-vous ?

Écrit par : quidam | 12/08/2013

Dommage surtout qu’à Genève on en soit si peu conscient… J’ai découvert Genève de la même façon que de nombreux autres Confédérés. Cela a commencé par le Servette – mais puisque les genevois n’y croient plus, comment le demander aux autres ? Ensuite ce fut le Salon de l’auto – mais puisque Genève l’a déplacé à la périphérie pour éviter les « nuisances bourbines », pourquoi se plaindre lorsque les visiteurs ignorent la ville ? Enfin il y a eu les études. Un temps, le futur médecin zurichois se faisait un devoir de passer ses années de propédeutique au bout du lac. Et pour les futurs diplomates de la Confédération, HEI faisait partie du parcours obligatoire. Aujourd’hui, qu’on se destine à être médecin ou diplomate, plus rien de tout cela n’est indispensable. Alors si Genève veut redevenir cette fenêtre ouverte au monde qui avait séduit de nombreux Confédérés, ne faudrait-il pas qu’elle y croie d’abord elle-même ?

Écrit par : Jürg Bissegger | 13/08/2013

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