01/10/2012

Crise de l'euro: payons-nous la réunification de l'Allemagne?

Où et quand la crise a-t-elle réellement commencé: en Europe, avec la création de la zone euro, comme en sont convaincus (par respect tout à fait honorable pour la théorie monétaire dominante, mais aussi, ce qui l’est moins, par répugnance personnelle) les ennemis jurés de la monnaie unique ?

Ou bien des années auparavant, en Allemagne, comme vient de le suggérer Wolfgang Münchau, éminent columnist du Financial Times qui est aussi chroniqueur du Spiegel Online? Cet ancien correspondant du FT à Bruxelles est en effet persuadé que la réunification menée au pas de charge par l’ancien chancelier Helmut Kohl, et qui a coûté au bas mot deux billions d’euros, «n’est pas seulement l’une des causes profondes de la crise de l’euro, elle est aussi l’une des raisons de notre incapacité à résoudre la crise».


 

Elle aurait, cette réunification, modifié du tout au tout l’un des équilibres fondamentaux de la construction européenne, en déplaçant le centre de gravité d’ouest en est, et en propulsant l’Allemagne jusqu’alors partenaire à égalité du groupe des cinq principaux membres de l’Union (avec la France, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne) au rang de puissance moyenne désormais sûre d’elle et dialoguant avec les seuls pays du G-20. D’où son désintérêt croissant, qui est aussi celui des Britanniques, pour la cause européenne.

Cette erreur originelle, qui aurait pu être évitée si au lieu d’une réunification décidée dans la hâte l’Allemagne de l’Est avait été associée à la République fédérale dans le cadre d’une confédération (ce qui lui aurait d’ailleurs permis de se redresser beaucoup plus rapidement), n’est rien moins pour Münchau que «le plus grand exemple de mauvaise gestion de l’histoire». «Un record, ajoute-t-il, sur le point désormais d’être battu par le désastre de l’euro».

Notre chroniqueur n’est pas le seul économiste allemand à ne pas donner cher de l’euro. Mais à la différence de ceux qui fustigent une construction aussi bancale qu’irrécupérable à leurs yeux, il en appelle à la réalisation urgente d’une véritable union budgétaire en tant qu’unique moyen de sauver encore la monnaie commune.

L’analogie implicite entre l’ancienne DDR, économiquement attardée, et les économies non concurrentielles d’Europe méridionale n’est pas dépourvue de pertinence. Mais elle montre aussi que lorsque la politique reprend le dessus, elle parvient à domestiquer les marchés, moyennant certes un coût élevé et même exorbitant, mais avec des chances durables de succès.

10:05 Publié dans Finances publiques, Union européenne | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | |

Commentaires

Monsieur Stepczynski,

Votre billet est intéressant car c'est la première fois que je lis que la crise actuelle de l'euro serait due aux conséquences de la réunification allemande.

Certes la réunification allemande s'est faite au pas de charge, mais pouvait-il en être autrement dans le contexte de 1989 à la suite de la chute du Rideau de fer ? Je trouve que Helmut Kohl a fait preuve d'une excellente vision politique, mais l'histoire jugera. Que serait devenue la DDR sans la réunification, avec le problème de Berlin partagé en deux ?

Mais passons de ces considérations politiques à l'économie puisque c'est l'objet de votre billet. Comment peut-on selon vous expliquer techniquement l'impact de la réunification allemande sur la crise de l'euro. Par quels mécanismes ?

Merci de votre réponse !

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 01/10/2012

Le chroniqueur que je citais - W. Münchau - argumente de deux manières: économiquement,le coût énormes de l'intégration de la DDR à la parité monétaire (1 Mark de l'Est = 1 Deutsche Mark) a eu pour résultat selon lui que le DM est entré dans l'euro à un taux surévalué, ce qui a soumis l'économie allemande à une "cure de fitness" (10 ans de restructurations, de chômage, etc) qui lui ont permis d'atteindre une compétitivité sans égale dans le reste de la zone, et aggravé d'autant les faiblesses de l'Europe du sud.
Politiquement, toujours selon Münchau, la réunification a conféré à l'Allemagne un poids tel dans l'UE qu'au lieu de participer "de manière critique mais constructive", sur un pied d'égalité avec les autres membres de l'Union, à l'édification d'une zone euro cohérente et viable, cette Allemagne "poids lourd" se désintéresse de la construction européenne pour lorgner plutôt vers la Russie et les autres grands pays du G20.
Tout cela donne matière à réflexion, même si l'on ne partage pas sur tous les points l'analyse du chroniqueur.

Écrit par : Stepczynski | 01/10/2012

Merci de votre réponse !

Très intéressant, mais alors pourquoi donc ce qui valait pour l'Allemagne, à savoir cette "cure de fitness" à laquelle elle a été soumise et dont elle recueille aujourd'hui les bienfaits économiques, n'aurait-elle pas pu s'appliquer dans les pays du sud de l'Europe -- auxquels j'ajoute la France --, ceci même si les économies de ces pays ne sont pas toutes comparables à celle de l'Allemagne, pendant qu'il en était encore temps, c'est-à-dire avant la crise économique ?
Toutes ces mesures prises à temps, certes sous la pression des circonstances, relèvent pour moi plus de la vertu que du vice.
Et puis que serait la situation économique au sein de l'UE actuellement si l'Allemagne se trainait économiquement au niveau de la France par exemple ?

Il va de soi que la réunification allemande a augmenté le poids politique de l'Allemagne et que sa zone d'influence s'étend davantage à l'est, de même que ses marchés, mais peut-on dire pour autant que cette même Allemagne se désintéresse de la construction européenne pour autant ? Je ne le pense pas.

Je trouve que Wolfgang Münchau est bien sévère à l'égard de son propre pays.

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 01/10/2012

Arte a diffusé "le bal des Vautours" hier soir, documentaire plus que riche d'une série d'analyses & interviews, d'un niveau de qualité rarement atteint -

où la Deutsche Bank plonge (do toutes autres banques UE) pour avoir acheté un énorme montant des trucs toxiques emballés-vendus par Goldman Sachs

la réunif, les allemands l'avaient déjà payée vers 2007-08 via pertes de jobs et "chomage "techniques", baisses salariales & surplus d'impôts.

C'est un reportage à voir (c'est même un plaisir, tellement c'est bien fait) pour comprendre la crise "Européenne", ou "de l'euro":
http://www.tv-replay.fr/02-10-12/le-bal-des-vautours-arte-10412053.html

Écrit par : Pierre à feu | 04/10/2012

Caricature effectivement bien ficelée, pas toute fausse sur le fond, mais hélas bourrée d'erreurs ou d'inexactitudes sur les faits.

Écrit par : Stepczynski | 05/10/2012

merci de partager votre expertise, brillante perspicacité. billet plus qu'intéressant!

Écrit par : Pierre à feu | 05/10/2012

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