09/07/2012

BNS: cessons de prendre tare pour barre !

Combien de fois faudra-t-il répéter que la Banque nationale suisse ne «dépense» pas des dizaines de milliards pour défendre le cours plancher du franc, mais qu'elle se borne pour cela à les «émettre». Si les mots ont encore un sens, il y a là une très grande différence, qu'apparemment un certain nombre de confrères et autres blogueurs ont toutes les peines du monde à saisir. Les francs que la BNS crée en quelque sorte d'un trait de plume en paiement des euros qu'elle achète sur le marché des changes, elle les «détruira» tout aussi prestement lorsque, la crise enfin surmontée (ce qui se produira bien un jour), elle se délestera de ces mêmes euros au même prix voire mieux, et dégonflera d'autant son bilan aujourd'hui dilaté.

Ceux qui parlent de pertes et vont jusqu'à en chiffrer le montant par tête d'habitant (l'un deux calcule ainsi que chaque Suisse perd 150 francs par semaine puisque la BNS, croit-il pouvoir avancer, sera forcée de lâcher le cours plancher de 1.20 franc et le ramener à 1.10 franc, ce qui dévalorisera d'autant les 60 et quelque milliards d'euros rachetés au cours des deux derniers mois), ces «experts» commettent une triple erreur de raisonnement.


Premièrement, la Banque nationale suisse peut créer autant de francs qu'elle le souhaite, à l'exact inverse d'une banque centrale qui chercherait à empêcher la dévalorisation de sa monnaie, et qui se trouverait limitée pour cela par le montant de ses réserves de devises, comme le fut naguère la Banque d'Angleterre lorsque George Soros s'attaqua à la livre sterling.

Deuxièmement, la «perte», si perte il y a, encourue par l'Helvète moyen est en réalité un manque à gagner sous la forme d'un pouvoir d'achat externe inférieur à celui qui prévaudrait si le franc était coté plus haut. Nous payons nos importations un peu plus cher - ou obtenons un peu moins en contrepartie de nos exportations - que ce ne serait le cas si l'euro descendait à 1.10 franc. En échange de ce modeste sacrifice, nous sauvons sans doute des emplois, ce qui n'est pas rien.

Troisièmement, le seul risque effectif qu'affronte la BNS et qui pourrait lui faire changer de cap serait que les francs créés en surnombre viennent alimenter la demande de biens et services et fassent ainsi monter les prix. La réalité est que, pour l'heure et sans doute longtemps encore, les prix tendent plutôt à baisser. Seul secteur où des tensions inflationnistes sont apparues, l'immobilier inquiète l'autorité monétaire, mais l'abondance de francs n'est ici qu'indirectement en cause, et des instruments existent pour freiner l'ardeur des acheteurs, et celle des banques qui les financent.

 

14:45 Publié dans Banques centrales | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

Commentaires

Cher Monsieur,

Dans votre note vous indiquez notamment "les francs que la BNS crée en quelque sorte d'un trait de plume en paiement des euros qu'elle achète sur le marché des changes, elle les «détruira» tout aussi prestement lorsque, la crise enfin surmontée (ce qui se produira bien un jour), elle se délestera de ces mêmes euros au même prix voire mieux, et dégonflera d'autant son bilan aujourd'hui dilaté".

N'étant pas économiste, je ne me permettrais pas de mettre en doute votre analyse.

Cependant je ne peux m'empêcher de me demander ce qui se passerait si, d'une manière où d'une autre, l'UE devait faire pression sur la Suisse pour que cette dernière cesse de soutenir artificiellement le cours de l'euro. En tel cas, le cours de l'euro par rapport au franc suisse ne continuerait-il pas se mettre à chuter, jusqu'à atteindre peut-être la parité avec le franc suisse, comme cela s'est produit juste avant l'intervention de la BNS, voire chuter encore plus fortement ?

En outre, on est en droit de se demander si le bilan de la BNS n'est pas surévalué puisque cette dernière maintient artificiellement la valeur de son stock en euros. Combien de temps cette fuite en avant va-t-elle pouvoir encore durer ?

Vous indiquez que lorsque la crise sera enfin surmontée, la BNS se délestera de ces mêmes euros au même prix, voire mieux, et dégonflera d'autant son bilan aujourd'hui dilaté. J'aimerais bien être aussi optimiste que vous !

Si, contrairement à ce que vous prévoyez, la BNS ne parvenait pas à se délester de ses euros au même prix qu'elle les a achetés et devait finalement perdre plus de 20 % des centaines de milliards d'euros qu'elle détient, ne pensez-vous pas qu'il faudra bien un jour où l'autre payer la facture, qui sera d'autant plus salée qu'elle sera payée tardivement ?

Écrit par : Frédéric Vahlé | 10/07/2012

On ne peut prétendre que la BNS soutienne artificiellement l’euro. Si l’on prend pour critère d’évaluation le cours correspondant à la parité des pouvoirs d’achat (UBS par exemple l’estime à 1.32 fr), le franc demeure nettement surévalué. Ce qui l’a fait monter à de tels niveaux est sa réputation de «monnaie refuge», qui attire les capitaux en situation de crise. A moins d’imaginer un chaos auquel d’ailleurs la Suisse n’échapperait pas, la crise finira par se résorber, les craintes disparaître, et donc le franc s’affaiblir. D’où la conclusion, au premier abord surprenante j’en conviens, selon laquelle, au final, la BNS pourrait être gagnante.

Écrit par : Marian Stepczynski | 11/07/2012

Dans la mesure où la BNS achète massivement de l'euro, en faisant marcher la planche à billets, je ne vois pas comment vous pouvez dire que la BNS ne soutient pas artificiellement l'euro. A quel horizon prévoyez-vous que la crise finira par se résorber ? Dans un délai de 20 ans ? N'oubliez pas que la première crise sérieuse - dont nous ne nous sommes jamais complètement remis - remonte à 1973, lors du premier choc pétrolier, soit il y a bientôt 40 ans !

Écrit par : Frédéric Vahlé | 11/07/2012

La question n’est pas là. Bien sûr que la BNS soutient «artificiellement» l’euro, qui sans cela serait tombé à des niveaux insupportablement bas, vu la crainte panique (ou la spéculation, comme on voudra) régnant actuellement sur les marchés. Mais le fait est que l’euro est objectivement sous-évalué (le franc surévalué) en termes réels. Or à la longue, les monnaies tendent toujours à rejoindre la parité des pouvoirs d’achat.
La situation en 1973 était entièrement différente. Dans un monde de changes encore fixes, en proie à une forte inflation (plus de 11% en Suisse !), au lieu de l’euro existaient des monnaies faibles (la lire, le franc français notamment) et des monnaies fortes (le DM) ainsi qu’un dollar, privé depuis 1971 de sa convertibilité or, en pleine déroute. Première de toutes les banques centrales, la BNS avait jugé le moment venu de laisser flotter le franc, ce qui l’avait propulsé à des hauteurs himalayennes et failli tuer l’horlogerie. C’est notamment ce mauvais souvenir qui aura motivé la – sage – décision de la BNS d’empêcher une revalorisation exagéré du franc.

Écrit par : Marian Stepczynski | 13/07/2012

Merci de vos explications.

Écrit par : Frédéric Vahlé | 13/07/2012

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