06/02/2012

L'illusion du prix unique

Il y a une assez grande probabilité que, le 11 mars prochain, le peuple suisse rejette le référendum lancé contre la loi réglementant le prix du livre. Ce n'aura pas été par conviction arrêtée de contribuer par là de la manière la plus efficace qui soit à la défense du bien (la création littéraire) contre le mal (la disparition progressive des petits libraires et éditeurs), tant les arguments avancés par les partisans et les adversaires de la réglementation se seront fondés sur des hypothèses invérifiables et auront tenu à des opinions préconçues davantage qu'à une approche dépassionnée de la question. C'aura été, tout simplement, que les milieux acquis à la cause du prix unique se seront mobilisés comme rarement derrière un projet à forte charge émotionnelle.


Chaque libraire sauvé, chaque auteur édité par la grâce d'une protection désormais légale, contre laquelle par conséquent la Commission de la concurrence - qui en mars 2008 avait ouvert (pour sans doute ne jamais la clore) une enquête sur l'importation des livres français en Suisse - ne pourra rien, sera évidemment une petite victoire sur l'ennemi. Mais il y a malheureusement toutes les raisons de penser que le mouvement de concentration qui affecte depuis longtemps la distribution du livre, comme est affectée celle de tous les autres biens y compris culturels, se poursuivra inexorablement. Epiciers du coin, kiosquiers, disquaires, droguistes, pharmaciens indépendants... la liste est longue de ces petits métiers du commerce de détail qui, faute le plus souvent d'avoir su s'adapter aux évolutions technologiques et aux changements d'habitudes de consommation, se sont raréfiés quand ils n'ont pas carrément disparu, le plus souvent dans l'indifférence générale, parfois nonobstant de chauds combats d'arrière-garde.

Les cartels quels qu'ils soient, partout condamnés en tant que contraires à l'intérêt général, partagent avec les tarifs publics fixés, eux, au nom du bien commun (ou, ce qui revient à peu près au même, les prix administrés tels ceux qu'on s'apprête à infliger au livre) cette caractéristique qu'ils distordent le marché en lui envoyant des signaux parfaitement arbitraires. L'opinion peut certes s'en accommoder, le consommateur faire contre mauvaise fortune bon cœur et continuer de surpayer sans trop rechigner, les distorsions finissent toujours par se venger, en détruisant brutalement ce qu'une évolution progressive aurait permis de réduire en douceur. Hier les briseurs de cartels, aujourd'hui le commerce en ligne, demain Dieu sait quelle tournure d'événements, se riront des obstacles dressés en travers de leur route.

Allons, votons. Cela donne au moins bonne conscience.

 

 

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